6,21 m et 6,16 m dans le même concours : la perche n’était jamais montée aussi haut

21/08/2026 à 14h55  ·  Clément Haddad  ·  5 minutes à lire

Au bord du Léman, Armand Duplantis a franchi 6,21 m et le Grec Emmanouil Karalis 6,16 m dans la même soirée, un cumul que la perche n'avait jamais atteint. Restait une barre à 6,32 m, un centimètre au-dessus du record du monde.

Le City Event d’Athletissima n’est pas un concours d’athlétisme comme les autres. La perche s’y dispute hors du stade, sur les quais du Léman, devant un public serré autour du tapis de réception, avec un DJ pour rythmer les tentatives. Ce format sorti de la piste existe depuis une dizaine d’années et sert surtout à montrer une discipline verticale à des spectateurs qui ne mettent jamais les pieds dans une enceinte d’athlétisme.

Jeudi 20 août, il a produit une soirée dont la statistique dépasse largement le cadre de l’exhibition. Armand Duplantis a franchi 6,21 m, Emmanouíl Karalís 6,16 m, et jamais deux perchistes n’étaient montés aussi haut dans un même concours. Comment un rendez-vous conçu pour la vitrine finit-il par produire une performance que les grands championnats n’ont jamais vue ?

Six barres franchies au premier essai

Le Suédois a construit sa soirée sans le moindre accroc. Toutes ses barres, jusqu’à 6,21 m incluse, sont passées au premier essai et sans aucune tentative manquée avant l’assaut final. Il s’agit de son meilleur saut depuis son mariage, cet été, et de sa meilleure marque de la saison en extérieur.

Karalís, lui, a dû s’y reprendre à deux fois pour franchir 6,16 m. Le Grec, longtemps considéré comme le seul capable d’inquiéter le Suédois, a signé là une barre qui aurait gagné presque tous les concours disputés dans le monde depuis vingt ans. Elle ne lui a valu que la deuxième place, et c’est peut-être le résumé le plus parlant de la soirée.

En passant 6,16 m puis 6,21 m, Duplantis a effacé son propre record officieux des concours hors stade, les 6,15 m qu’il avait réalisés en 2024 à Ouchy, à quelques centaines de mètres de là. La densité derrière ces deux-là mérite autant d’attention que le duel lui-même.

Trois hommes à 5,91 m et quatre autres à 5,81 m

Le classement de Lausanne se lit comme une photographie de l’état mondial de la perche. Neuf athlètes ont franchi au moins 5,81 m, une hauteur qui plaçait encore un sauteur parmi les meilleurs mondiaux il y a une quinzaine d’années.

HauteurAthlètesPlaces
6,21 mArmand Duplantis (Suède)1er
6,16 mEmmanouíl Karalís (Grèce)2e
5,91 mKurtis Marschall, Sondre Guttormsen, Chris Nilsen3e à 5e
5,81 mErnest John Obiena, Zachery Bradford, Sam Kendricks, KC Lightfoot6e à 9e

Quarante centimètres seulement séparent le vainqueur du neuvième, dans une discipline où le moindre centimètre se négocie pendant des saisons entières. Cette compression du haut niveau mondial explique aussi pourquoi les concours de perche sont devenus des rendez-vous télévisés à part entière.

Un centimètre de trop pour le record du monde

Après 6,21 m, le Suédois a fait monter la barre à 6,32 m, soit un centimètre au-dessus de son propre record du monde. Deux tentatives, deux échecs, mais rien d’humiliant : il n’est pas passé loin, et l’obscurité gagnait déjà les quais après une soirée longue. La fatigue relative d’un athlète qui décrochait son quatrième titre européen une semaine plus tôt a fait le reste.

Le dernier record du monde homologué à Lausanne remonte à vingt ans, quand Liu Xiang avait égalé la meilleure marque mondiale du 110 m haies. Le meeting attendait donc un record depuis deux décennies, et il a cru un moment le tenir. Duplantis, lui, ne semblait pas contrarié.

Je reviendrai, l’ambiance est exceptionnelle ici. Et on n’a jamais vu deux perchistes aussi haut dans une même épreuve.

Armand Duplantis, après son saut à 6,21 m au City Event d’Athletissima, à Lausanne, le 20 août 2026

Sa remarque dit l’essentiel de la soirée. La performance collective a compté davantage que la sienne, ce qui n’arrive pas souvent dans une discipline dont il monopolise les records depuis six ans.

Ce que le format hors stade change pour le public

Le City Event repose sur quelques partis pris simples, qui expliquent son succès auprès de spectateurs peu familiers de l’athlétisme. Plus de 5 000 personnes se sont massées autour du dispositif jeudi soir.

  • une seule épreuve à l’affiche, sans les six concours simultanés d’une réunion classique ;
  • un site urbain accessible à pied, en dehors de toute enceinte payante ;
  • un public placé à quelques mètres du sautoir, ce qui rend audible le claquement de la perche ;
  • une bande-son assumée, avec ce soir-là un morceau composé par Duplantis lui-même.

Ce dispositif ne remplace pas la compétition en stade, il la complète. La perche reste une discipline lente à apprendre, qui demande des installations rares, un encadrement spécialisé et plusieurs saisons de gainage avant le premier franchissement propre, très loin de l’image de spectacle immédiat qu’en donne une soirée comme celle de Lausanne.

Thiery et Lavillenie ferment la marche

Les deux Français engagés ont partagé la dernière ligne du classement, à 5,51 m. Baptiste Thiery revenait de Birmingham, où il avait décroché le bronze de la perche ; Renaud Lavillenie, champion olympique en 2012 et ancien détenteur du record du monde, poursuit une carrière entamée avant que Duplantis n’entre au collège. Soixante-dix centimètres les séparent du vainqueur, l’écart qui sépare aujourd’hui la France du sommet mondial masculin.

La perche tricolore va nettement mieux côté féminin, avec trois qualifiées dans une même finale continentale, et chez les jeunes, où un sauteur de dix-huit ans a décroché un titre mondial U20 début août. Ces deux signaux valent mieux qu’un classement de meeting, où l’on aligne rarement ses meilleures marques une semaine après un championnat continental.

Ce qu’une barre à 6,21 m raconte de la discipline

Un concours où deux hommes dépassent 6,15 m dit quelque chose que les records isolés ne disent pas : la perche n’est plus l’affaire d’un extraterrestre solitaire. Le résultat complet est consultable sur le site officiel d’Athletissima, et il montre une hiérarchie mondiale jamais aussi resserrée dans l’histoire de la discipline.

Reste à savoir ce que produira cette densité quand Duplantis, 26 ans, aura passé son pic. La dernière fois que la perche a vécu ce genre de transition, après la génération que le Suédois a fait basculer, il a fallu près de vingt ans pour que le record du monde bouge à nouveau. Le prochain centimètre coûtera cher, et Lausanne vient de montrer qu’ils seront plusieurs à le chercher.

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