Un premier set perdu 16-21 après avoir été mené 7 points à 0, puis deux manches renversées : c’est de ce scénario qu’est sorti, samedi 22 août à New Delhi, le premier billet français pour une finale du simple hommes aux Championnats du monde de badminton. En écartant le Canadien Victor Lai, septième joueur mondial, Alex Lanier a franchi une limite que personne n’avait passée avant lui sous le maillot tricolore. Ces Mondiaux, disputés du 17 au 23 août, réunissent l’élite individuelle de la discipline et constituent, hors Jeux olympiques, le titre le plus convoité du circuit.
Le Caennais de 21 ans n’était pas seul à écrire quelque chose ce jour-là. Quelques minutes plus tôt, la paire du double mixte formée par Thom Gicquel et Delphine Delrue avait décroché la première finale mondiale de l’histoire du badminton français, toutes catégories confondues. Deux finales le même samedi, pour une fédération qui n’en avait jamais connu une seule : la question n’est plus de savoir si le badminton français compte. Comment un sport longtemps rangé au rayon des jeux de plein air en est-il venu à disputer deux titres mondiaux dans la même journée ?
Trois manches pour renverser Victor Lai
Le match n’a pourtant rien eu d’une démonstration. Sans rythme dans la première manche, Lanier a laissé filer son adversaire à 7-0 avant de revenir à 12-11. Victor Lai, médaillé de bronze mondial l’an passé à Paris, s’est alors offert cinq balles de set à 20-16 : une seule lui a suffi pour mener une manche à zéro.
La bascule est venue du milieu du deuxième set. Mené 9-6 après deux erreurs de jugement, le Français est repassé devant à 13-12, puis a fait craquer physiquement le Canadien, qui n’a plus marqué qu’un seul point dans la manche. Même courbe dans le troisième acte, où Lanier a mené 6-3, s’est fait repasser à 11-9, puis a accéléré une deuxième fois pour creuser un écart définitif. Cette capacité à relancer un match perdu de vue est devenue sa signature.
Né à Caen, entré dans le top 10 mondial avant d’avoir soufflé ses 22 bougies, il abordait ces Championnats du monde au dixième rang, attendu sans être favori. Son tableau indien l’a confronté d’emblée à des joueurs du circuit principal, configuration rare aux Mondiaux, où chaque continent envoie ses représentants. La récompense est tombée avant les demies, avec sa médaille mondiale acquise en quarts : aucun Français n’avait jamais pris de podium mondial en simple hommes.
Une saison où les Bleus ont tout déplacé
La finale de samedi ne sort pas de nulle part. Depuis décembre, le badminton français a empilé des résultats qui n’appartenaient pas à son histoire récente, chez les hommes comme en double mixte. Six repères suffisent à mesurer le déplacement :
- le titre de champion d’Europe par équipes décroché en février ;
- la place de vice-champion du monde par équipes obtenue en mai ;
- la victoire de Christo Popov aux World Tour Finals, puis sur le Super 750 japonais ;
- le succès d’Alex Lanier à l’Open de Singapour ;
- la finale d’un Super 1000 en Chine pour Toma Junior Popov, une première française ;
- trois Français sur le podium du simple hommes aux Championnats d’Europe.
Trois joueurs se sont maintenus dans le top 15 mondial sur la période, ce que le badminton tricolore n’avait jamais réussi. La France n’est plus l’équipe qu’on croise en huitièmes, elle est celle qu’on préfère éviter avant les demi-finales, y compris pour les nations qui dominent la discipline depuis trente ans.
Gicquel et Delrue, l’autre première du même samedi
Quelques minutes avant Lanier, Thom Gicquel et Delphine Delrue ont sorti les Chinois Jiang Zhenbang et Wei Yaxin, numéros 2 mondiaux, 19-21, 21-13, 21-11. Après avoir laissé filer la première manche, la paire française a déroulé un troisième set entamé sur un départ à 12 points à 0, chiffre qui dit assez le renversement du rapport de force.
Le duo n’en est pas à son coup d’essai. Médaillé de bronze en double mixte aux Championnats du monde de Paris en 2025, il avait signé à l’Open d’Indonésie la première victoire française dans un Super 1000, l’équivalent d’un tournoi du Grand Chelem sur le circuit. En finale, il retrouve les numéros 1 mondiaux Feng Yanzhe et Huang Dongping.
L’objectif que la fédération avait posé avant New Delhi
L’exigence affichée par la Fédération française de badminton tranchait avec la prudence habituelle des instances avant un rendez-vous mondial. Son directeur technique national, Cyrille Gombrowicz, l’a formulée sans détour dans un entretien accordé à Eurosport à la veille du tournoi, tout en refusant de se présenter à la tête d’une grande nation du volant : la densité manque encore derrière l’élite.
Si on ne fait pas de médailles, on sera déçus. Pour moi, faire une médaille, ce serait bien. Et faire une médaille d’un meilleur métal que celle qu’on a décrochée aux Championnats du monde à Paris l’année passée, ce serait un championnat du monde réussi.
Cyrille Gombrowicz, directeur technique national de la Fédération française de badminton, entretien à Eurosport, 17 août 2026
Le compte est donc déjà bon, et il peut encore grossir. Reste que le dirigeant plaçait la barre ailleurs : à ses yeux, une grande nation aligne au moins trois joueurs ou trois paires dans trois disciplines différentes sur les plus grands tournois. Sur ce critère, la France demeure derrière la Chine, l’Indonésie et la Corée.
242 000 licenciés : le volant n’a jamais autant tourné en France
Les résultats du haut niveau arrivent sur un terreau qui s’est nettement élargi. La fédération revendique 242 000 licenciés sur la saison 2025-2026, répartis dans près de 2 000 clubs, contre un peu plus de 210 000 en juin 2024. La progression atteint 14 % en un an, portée par l’onde des Jeux de Paris.
Cette dynamique va à rebours du mouvement d’ensemble. Les 17,4 millions de licences sportives recensées en France en 2025 par l’INJEP ne progressent plus que de 1,7 % par an, très loin du pic post-olympique, comme le montrait le ralentissement général des licences. Le badminton croît huit fois plus vite que la moyenne nationale.
La raison tient en partie à ce que le volant demande, et à ce qu’il ne demande pas. Une séance mêle déplacements courts, changements d’appui et efforts fractionnés, un format qui sollicite le cœur sans exiger l’endurance continue de la course à pied. Le matériel se résume à une raquette et à un gymnase, ce qui explique aussi l’attrait du volant en pratique loisir.
Dimanche soir, le badminton français saura
Lanier affrontera pour le titre le Taïwanais Chou Tien-chen, sixième mondial, ou le Japonais Kodai Naraoka, onzième. Tous deux appartiennent à cette élite asiatique qui verrouille le simple hommes depuis des décennies, et aucun Français n’a jamais eu à jouer ce match-là. Le résultat comptera peut-être moins, à terme, que la trace laissée dans les gymnases par une finale mondiale disputée un dimanche d’août.
Un sport change de statut le jour où ses pratiquants peuvent nommer un joueur, et plus seulement une discipline. Le tennis de table l’a vécu récemment, le badminton s’en approche avec une génération née après 2000 qui n’a pas grandi en se pensant outsider. Ce qui se joue à New Delhi dépasse une ligne de palmarès : c’est la façon dont un joueur de gymnase du dimanche se projettera, ou non, dans ce qu’il regarde.
