Le chiffre a de quoi rassurer au premier regard, et inquiéter au second. Les 119 fédérations sportives agréées ont délivré 17,4 millions de licences annuelles en 2025, selon le recensement publié cette semaine par l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire. Jamais le sport organisé français n’avait compté autant de pratiquants inscrits dans un club.
Une licence, c’est le titre annuel qui rattache un pratiquant à une fédération et lui ouvre l’accès aux entraînements, aux compétitions et à l’assurance qui va avec. C’est l’indicateur le plus fiable dont dispose le pays pour mesurer sa pratique encadrée, et il a servi pendant deux ans de thermomètre à l’héritage des Jeux de Paris. La progression n’est pourtant plus que de 1,7 % après le record de 3,8 % enregistré en 2024. L’effet Jeux aurait-il déjà produit tout ce qu’il avait à produire ?
Une dynamique qui s’est jouée avant la cérémonie d’ouverture
L’INJEP avance une explication qui bouscule l’idée reçue d’un héritage olympique à retardement. L’essentiel de la dynamique s’est produit en amont de l’événement, pendant les années de préparation, quand les clubs recrutaient sur la promesse des Jeux plutôt que sur leur souvenir. La courbe de 2025 ressemble d’ailleurs beaucoup à celles observées après les précédentes olympiades.
La suite est plus abrupte. L’institut table sur une hausse provisoirement estimée à 0,4 % en 2026, autrement dit une quasi-stabilité. Après deux saisons d’euphorie statistique, le sport français retrouverait donc son régime de croisière, celui d’avant la parenthèse enchantée, comme le laissait déjà pressentir l’objectif de trois millions de pratiquants supplémentaires fixé par les pouvoirs publics.
Le football devant, le tennis porté par le padel
La hiérarchie, elle, ne bouge pas. Le football reste la première fédération olympique du pays avec 2,37 millions de licences, loin devant le tennis et ses 1,23 million. Le second doit une part croissante de sa vitalité au padel, discipline qu’il héberge et dont l’expansion ne se dément pas.
Cette poussée des raquettes est le fait le plus net du recensement. Les fédérations concernées gagnent 8,2 % de licences en un an, tirées par le tennis de table, le badminton et le tennis lui-même. Les sports de combat progressent de 5 %, les arts martiaux de 5,3 %, le parasport de 4 %. À l’inverse, les sports de nature reculent légèrement, et les fédérations scolaires et universitaires perdent 3 % de leurs effectifs.
Ce que révèle le classement par familles de sports
Mis côte à côte, les taux de croissance par famille dessinent une carte assez précise des disciplines qui recrutent quand les Français poussent la porte d’un club.
| Famille de sports | Évolution 2025 | Moteur principal |
|---|---|---|
| Sports de raquette | +8,2 % | Tennis de table, badminton, padel |
| Arts martiaux | +5,3 % | Pratique de loisir adulte |
| Sports de combat | +5,0 % | Boxe et disciplines associées |
| Parasport | +4,0 % | Héritage des Jeux paralympiques |
| Fédérations scolaires | -3,0 % | Baisse des effectifs scolaires |
Le contraste entre le haut et le bas du tableau raconte une bascule discrète. Les disciplines accessibles toute l’année, en salle et sans engagement lourd, captent la croissance ; celles qui dépendent de l’école ou de la météo la subissent. Le phénomène était déjà lisible dans le changement d’échelle du padel français, devenu en quelques saisons un cas d’école de croissance rapide.
Les femmes et les jeunes décrochent, les seniors accélèrent
Le détail démographique est le passage le plus inattendu du recensement. Pour la première fois depuis plusieurs années, les licences féminines progressent moins vite que les masculines, respectivement de 1,5 % et 1,9 %. La dynamique qui avait porté le sport au féminin pendant la séquence olympique marque le pas, alors même que la question de l’accès reste ouverte, comme le montrait notre état des lieux sur la place des femmes dans le sport français.
À l’autre bout de la pyramide des âges, les plus de 55 ans signent la meilleure progression du recensement avec une hausse de 4 %. Les moins de 14 ans, eux, n’augmentent que de 1 %, alors qu’ils représentent le socle historique du modèle associatif. 53,4 % des licences restent délivrées à des mineurs, ce qui rend ce ralentissement d’autant plus sensible pour les clubs formateurs.
L’INJEP relie ce tassement chez les plus jeunes à la baisse des effectifs scolaires, un facteur démographique que personne ne peut corriger à court terme.
Pourquoi ces chiffres dépassent la comptabilité fédérale
Derrière la statistique, il y a un enjeu de santé publique que les acteurs du sport mettent en avant depuis des années. Une pratique encadrée régulière réduit le risque cardiovasculaire, entretient la densité osseuse et pèse sur la santé mentale, et c’est précisément ce que perd un pays quand la courbe des licences s’aplatit. Le sport organisé est le principal vecteur d’activité physique régulière chez les enfants et les adolescents.
Dans un pays où la sédentarité progresse, avec des conséquences majeures sur la santé publique, investir dans le sport est un choix de responsabilité. Chaque euro consacré à l’activité physique en épargne demain plusieurs à notre système de santé.
Extrait de la lettre ouverte signée par près de 300 responsables du mouvement sportif et élus locaux, publiée en juillet 2026
Le texte visait le pass Sport et ses modalités, mais il pose la question qui traverse tout le recensement. Selon l’INJEP, qui publie le détail du recensement des licences et des clubs sportifs, la trajectoire dépend désormais moins de l’émotion sportive que des politiques d’accès. Un ralentissement à 0,4 % ne se rattrape pas par une médaille.
Ce que les clubs vont observer dès septembre
Les prochaines semaines donneront un premier signal. Les inscriptions de la rentrée, entre début septembre et fin décembre, concentrent l’essentiel des prises de licence de l’année, et ce sont elles qui valideront ou démentiront la prévision de quasi-stabilité. Plusieurs indicateurs seront à surveiller de près :
- le volume d’inscriptions dans les clubs de sports de raquette, moteur actuel de la croissance ;
- le taux de retour des moins de 14 ans, sur lequel repose l’équilibre financier de nombreuses associations ;
- la capacité des fédérations scolaires à enrayer un recul de 3 % qui dure ;
- l’effet réel des aides à l’inscription sur les familles les plus modestes.
Ces quatre courbes valent mieux qu’un discours sur l’héritage. Elles disent où le sport français gagne des pratiquants et où il commence à en perdre, un an après avoir cru que la vague ne redescendrait jamais.
Reste une lecture plus encourageante du même tableau. Un pays qui compte 17,4 millions de licenciés se situe à un niveau historiquement élevé, et la hausse de 4 % chez les plus de 55 ans dessine une pratique qui s’installe dans la durée plutôt que dans l’engouement. C’est peut-être là, plus que dans les pics d’après-Jeux, que se joue la solidité du modèle.
