C’est un chiffre rond, facile à retenir, et devenu la boussole officielle du sport français : trois millions de pratiquants supplémentaires d’ici 2027. L’objectif a été fixé en janvier 2024 par le président de la République, dans le sillage des Jeux de Paris, et il structure depuis l’action de l’État, de l’Agence nationale du sport et des 119 fédérations agréées.
Derrière la formule, une définition précise. On ne parle pas de licenciés mais de pratiquants réguliers, c’est-à-dire de personnes déclarant une activité physique ou sportive au moins une fois par semaine. La nuance compte : un licencié est comptabilisé, un pratiquant régulier est déclaré, et les deux populations se recoupent bien moins qu’on ne l’imagine.
À dix-huit mois de l’échéance, les signaux sont contradictoires. La pratique n’a jamais été aussi répandue, mais les moyens qui devaient l’accompagner se contractent. La question mérite d’être posée sans complaisance : la France est-elle en train de tenir sa promesse, ou de la commenter ?
D’où sort le chiffre de trois millions
L’objectif n’est pas né de rien. Sur la période 2018-2023, la France avait déjà enregistré 3,7 millions de pratiquants réguliers supplémentaires, une progression réelle mais largement portée par la sortie de la crise sanitaire et par un retour massif vers les activités individuelles. Le nouveau cap reprend donc la trajectoire précédente et la projette sur 2024-2027, en misant sur l’effet d’entraînement olympique.
Le dispositif s’appuie sur deux leviers principaux. Les projets sportifs fédéraux, déployés au niveau territorial, doivent capter les nouveaux venus dans les clubs. Les contrats de développement, signés entre l’Agence et chaque fédération, fixent des cibles discipline par discipline. D’après le ministère des Sports, 73 % des Français déclaraient avoir pratiqué un sport en 2025, ce qui laisse peu de marge sur le seul recrutement.
Ce que les licences racontent depuis Paris 2024
Le baromètre le plus lisible reste celui des fédérations. La progression des prises de licences entre 2023 et 2024 a atteint 3,8 %, un rebond net qui a bénéficié en priorité aux disciplines exposées pendant les Jeux : escalade, judo, natation, athlétisme. Près de 17 millions de licences ont été délivrées depuis, et la vague qui a gonflé les effectifs fédéraux a surpris jusqu’aux dirigeants qui l’espéraient.
Le problème arrive à la deuxième saison. Un nouveau licencié sur trois ne renouvelle pas, un taux d’attrition que l’afflux post-olympique n’a pas amélioré. Les clubs les mieux structurés retiennent, les autres voient repartir ceux qu’ils n’ont pas eu les moyens d’accueillir correctement. La question du créneau, du vestiaire et de l’encadrant bénévole se pose partout de la même façon.
S’y ajoute un effet de composition que les chiffres bruts masquent. La croissance la plus forte vient de pratiques non fédérées : la salle de sport, le running solitaire, la marche, le vélo du quotidien. Ces pratiquants comptent dans l’objectif des trois millions, mais ils échappent aux fédérations, donc aux dispositifs conçus pour les accompagner.
Les freins que l’objectif n’affiche pas
Plusieurs obstacles structurels pèsent sur la trajectoire, et aucun ne se règle par une campagne de communication.
- Le budget des collectivités, qui financent l’immense majorité des équipements : une part importante d’entre elles envisage de réduire ses dépenses sportives dans les prochains exercices ;
- La disponibilité des créneaux, saturés dans les gymnases urbains, où un club qui veut ouvrir un groupe supplémentaire n’a simplement pas d’heure à lui proposer ;
- L’encadrement bénévole, dont le renouvellement s’essouffle alors qu’il conditionne la capacité d’accueil réelle de chaque association ;
- Les inégalités territoriales, avec des communes rurales dépourvues de piscine dans un rayon de trente kilomètres et des quartiers denses où le ratio d’équipements par habitant reste très inférieur à la moyenne nationale.
La France compte 182 700 équipements sportifs recensés, un parc considérable en valeur absolue. Mais la répartition de ces installations sur le territoire est tout sauf homogène, et c’est précisément là que se joue l’écart entre l’envie de bouger et la possibilité de le faire.
Le calcul est vite fait. Trois millions de pratiquants supplémentaires supposent des milliers de créneaux en plus, donc des équipements ouverts plus longtemps, donc des charges de fonctionnement plus lourdes pour des communes qui cherchent déjà où couper.
Le parc d’équipements, angle mort de la promesse
Le sujet n’a rien d’anecdotique. Près de 40 % des infrastructures sportives ont plus de vingt-cinq ans, selon le ministère des Sports. Le pays dispose de 52 600 équipements couverts, dont 3 700 piscines et 16 300 gymnases, et 30 % des bassins datent d’avant 1985 sans avoir jamais été rénovés.
La facture énergétique achève le tableau. Une piscine peut représenter à elle seule 10 % de la consommation d’énergie d’une commune, ce qui explique pourquoi le coût de chauffage des bassins et des gymnases est devenu un argument de fermeture dans certains conseils municipaux. Un équipement fermé produit zéro pratiquant supplémentaire, quelle que soit la qualité du plan national.
D’où le partenariat Édurénov Sport, officialisé début juillet par la Banque des Territoires, le ministère, l’Agence nationale du sport et le Comité national olympique et sportif français : 400 millions d’euros de prêts sur trois ans, plus 8 millions d’ingénierie, pour accompagner 2 500 projets. La cible affichée est une baisse d’au moins 40 % des consommations d’ici 2030.
Les équipements sportifs sont les lieux de vie de nos clubs, de nos bénévoles et de millions de pratiquants. Leur rénovation ne répond pas uniquement à un enjeu de patrimoine ou de performance énergétique, elle conditionne notre capacité à accueillir, former, inclure et développer la pratique sportive partout sur le territoire.
Amélie Oudéa-Castéra, présidente du CNOSF, lors de l’officialisation du partenariat Édurénov Sport, le 3 juillet 2026
Trois chantiers qui montrent le potentiel
Les opérations déjà financées donnent une idée de ce que la rénovation peut produire quand elle est menée à son terme.
| Équipement | Commune | Économies d’énergie | Financement mobilisé |
|---|---|---|---|
| Gymnase Kraft | Eckbolsheim (Bas-Rhin) | 63 % | 809 667 € |
| Piscine Folard | Avignon (Vaucluse) | 36 % d’énergie primaire | 947 429 € |
| Hall des sports | Le François (Martinique) | plus de 40 % | 2 000 000 € |
Le cas d’Avignon mérite un arrêt : la rénovation y a aussi divisé par quatre la consommation d’eau du bassin. Une piscine sobre coûte moins cher à ouvrir, donc ferme moins souvent, donc accueille plus de scolaires, de clubs et de nageurs du dimanche. La chaîne est directe, et c’est elle qui relie un chantier thermique à un objectif national de pratique.
Reste l’échelle. Deux mille cinq cents projets face à un parc de 182 700 équipements, cela représente à peine plus d’un pour cent du total. Le programme scolaire dont Édurénov Sport s’inspire affichait 7 377 projets et 1,34 milliard d’euros de financements fin mai 2026. La marche à franchir côté sport reste devant.
Une promesse qui se mesure ailleurs que dans les licences
Il y a une ironie dans cette affaire. La France n’a jamais autant bougé, et pourtant l’objectif ne dépend pas de l’envie des gens mais de la capacité du pays à l’accueillir. Le mois national Septembre Bouge, lancé pour la rentrée, mise précisément sur ce constat : le pari d’un mois réflexe pour remettre les Français en mouvement ne vaudra que si les portes sont ouvertes derrière.
La façon dont on compte mérite aussi d’être interrogée. Un objectif exprimé en nombre de têtes ignore la fréquence, l’intensité et la durée, c’est-à-dire tout ce qui produit réellement les bénéfices sanitaires attendus. Quelqu’un qui marche vingt minutes chaque jour compte comme un pratiquant régulier, au même titre que celui qui court trois fois par semaine. Ce n’est pas la même chose pour son cœur, et ce n’est pas la même chose pour le budget de la Sécurité sociale.
Reste que la vraie échéance n’est peut-être pas 2027 mais 2030, quand les rénovations financées aujourd’hui produiront leurs effets et quand la génération qui a regardé les Jeux à dix ans en aura seize. Ce que la France aura construit d’ici là dira si le chiffre rond de janvier 2024 était une ambition ou une figure de style.
