Le 3 000 mètres steeple est la course la plus rugueuse de la piste : sept tours et demi, vingt-huit barrières fixes et sept passages de rivière, avec une réception dans l’eau qui casse la foulée à chaque boucle. C’est sur cette épreuve qu’Alice Finot était devenue championne d’Europe à Rome en 2024. C’est sur elle qu’elle est remontée sur un podium continental jeudi soir, à Birmingham.
L’Alexander Stadium accueille jusqu’au 16 août les championnats d’Europe d’athlétisme, avec 1 645 athlètes venus de 49 pays. La France y a envoyé une délégation de 80 sélectionnés, dont trois champions d’Europe en titre chargés de défendre leur couronne. Finot était la seule des trois à repartir avec une médaille, l’argent, en 9′14″24.
Reste une question qui rend cette deuxième place plus intéressante que bien des victoires : comment une athlète qui n’avait pas rempli les critères de sélection de sa propre fédération se retrouve-t-elle sur le podium continental ?
Une finale qui s’est jouée sur la dernière rivière
La course a longtemps ressemblé à une bagarre de tacticiennes. Quatre ou cinq coureuses gardaient une chance de l’emporter à deux tours de l’arrivée, dans un rythme suffisamment prudent pour que personne ne soit décrochée. Une chute lors du dernier passage de rivière a fait le tri et dégagé la route du podium.
L’Allemande Gesa Felicitas Krause a résisté et récupéré le titre européen. Finot a franchi la ligne juste derrière, en 9′14″24, sa meilleure performance de la saison, devant une autre Allemande, Olivia Gürth, troisième en 9′15″33. Les deux autres Françaises engagées ont terminé aux portes du top 5 : Clara Entresangle sixième en 9′21″03, Flavie Renouard septième en 9′21″88.
Entresangle, qui disputait ses premiers championnats d’Europe avec le sixième temps des engagées, a résumé sa soirée sans détour : être sixième était l’objectif, le contrat est rempli. Finot, elle, avait passé la saison à douter de sa place dans cette finale.
Sélectionnée sans avoir rempli les critères de la Fédération
Le détail change la lecture de la médaille. La Doubiste de 35 ans n’était pas à Birmingham parce qu’elle avait couru les minima ou gagné son ticket sur la piste : elle était invitée au titre de championne d’Europe sortante, un statut qui ouvre automatiquement la porte de l’édition suivante. Ses chronos de la saison, eux, ne remplissaient pas les critères fixés par la Fédération française d’athlétisme.
Une athlète dans cette situation arrive avec une pression particulière, celle de justifier une place qu’elle n’a pas conquise. Finot a choisi d’orienter toute sa préparation estivale vers ce seul rendez-vous, en assumant de faire l’impasse sur le reste du calendrier. Elle disait viser le podium depuis le début de l’hiver, sans être certaine d’y avoir droit.
Je me suis préparée que pour les Europe, j’ai toujours pensé au podium. Je ne m’étais rien prouvé. […] Cette médaille, c’est un come-back.
Alice Finot, au micro de France Télévisions après la finale du 3 000 mètres steeple des championnats d’Europe, à Birmingham, le 13 août 2026
D’une école d’ingénieur aux podiums continentaux
Ce mot de come-back n’a rien d’une formule pour une carrière qui en compte plusieurs. Née à Montbéliard, Finot découvre l’athlétisme par les cross scolaires de l’UNSS, puis range ses pointes pendant sept ans. Sa trajectoire tient en quelques bascules très nettes.
- 2008 : elle met la compétition de côté pour se consacrer à ses études d’ingénieur ;
- 2015 : retour à la piste sous le maillot de l’Union sportive Nemours-Saint-Pierre ;
- 2016 : départ en Espagne pour raisons professionnelles, avec un entraînement installé en Galice ;
- 2021 : vice-championne d’Europe en salle du 3 000 mètres à Toruń, en 8′46″54 ;
- 2023 : cinquième des Mondiaux de Budapest en 9′06″15, nouveau record de France ;
- 2024 : titre européen à Rome, puis quatrième place olympique à Paris en 8′58″67, record d’Europe.
Le détail qui frappe dans cette liste tient à la date de départ. Sa première sélection en équipe de France A date de 2021, à 30 ans, soit l’âge auquel beaucoup de demi-fondeuses commencent à envisager la reconversion. Le steeple, discipline exigeante en technique de franchissement et en économie de course, récompense l’expérience autant que la fraîcheur.
Ce parcours explique aussi pourquoi une saison sans repères ne l’a pas empêchée de viser haut à Birmingham.
Krause, l’adversaire des deux dernières finales
Le duel avec Gesa Felicitas Krause donne à cette médaille son relief. À Rome en 2024, Finot avait devancé l’Allemande en 9′16″22 pour décrocher son titre, avant que le camp allemand ne dépose une réclamation. Le titre lui avait été retiré, puis rendu une heure et demie plus tard.
Krause n’est pas une adversaire de circonstance : déjà sacrée en 2016 et en 2018, elle vient d’ajouter un troisième titre européen à son palmarès sur la même piste. Les deux femmes se sont partagé les deux dernières finales continentales de la discipline, à un rang d’écart à chaque fois.
Six médailles françaises, aucun titre pour l’instant
La performance de Finot s’inscrit dans un Euro tricolore prolifique en podiums mais avare en sommets. Après cinq journées de compétition, la France comptait trois médailles d’argent et trois de bronze, et pas encore la moindre victoire, ce qui la plaçait au treizième rang du tableau des médailles derrière l’Italie, la Grande-Bretagne et l’Allemagne.
Le détail de cette récolte dit quelque chose de la profondeur actuelle de l’équipe de France. La première médaille tricolore de la semaine est venue du 5 000 mètres, avant le bronze de Laeticia Bapté sur 100 mètres haies en 12″73, l’argent du 400 mètres en 44″40 et celui de Just Kwaou-Mathey sur 110 mètres haies en 13″16.
Marie-Julie Bonnin a complété la série le même soir que Finot, avec le bronze de la finale de la perche, franchie à 4,70 m. Six médailles en cinq jours dépassent déjà le bilan de plusieurs éditions récentes, mais l’absence de titre reste le point noir d’une délégation qui en défendait trois.
Les dernières finales, programmées samedi et dimanche, restent l’occasion de corriger ce bilan, comme le détaille le programme officiel publié par la Fédération française d’athlétisme. Les épreuves sur route se disputent en centre-ville, avec une arrivée à Victoria Square.
Ce que dit une carrière lancée après vingt-cinq ans
La médaille de Birmingham raconte autre chose qu’un simple résultat sportif. Elle rappelle que les disciplines d’endurance laissent une place à des trajectoires décalées, où l’on peut commencer tard, s’interrompre longtemps et revenir sans avoir tout perdu. Finot a couru son record d’Europe à 33 ans, neuf ans après avoir repris la compétition en amateur.
Le même stade offrait vendredi une illustration voisine avec Mélina Robert-Michon, engagée au disque à 47 ans pour sa neuvième finale européenne consécutive. Sur des efforts longs, la progression technique et la capacité à encaisser la charge d’entraînement compensent durablement la perte de puissance pure. C’est aussi ce qui rend ces disciplines praticables très tard pour les coureurs du dimanche, avec les bénéfices cardiovasculaires qui vont avec.
L’inconnue porte désormais sur ce que cette deuxième place déclenche pour la suite. Une athlète qui n’était pas qualifiée vient de prouver qu’elle avait sa place parmi les trois meilleures Européennes de sa spécialité : la question des minima pour les prochaines échéances mondiales se posera désormais dans l’autre sens, celui d’une sélection qu’elle peut aller chercher sur la piste.
