Étienne Daguinos en larmes sur la piste : le bronze qui lance l’Euro des Bleus

11/08/2026 à 08h41  ·  Clément Haddad  ·  6 minutes à lire

Personne n'attendait Étienne Daguinos sur le podium du 5 000 mètres à Birmingham, où Jimmy Gressier visait le doublé. Le Girondin de 26 ans y a décroché la première médaille française de l'Euro, et la première breloque continentale sur piste d'une carrière construite ailleurs.

Il y a des podiums qui se célèbrent debout, poing levé, et d’autres qui se vivent allongé sur la piste, les larmes aux yeux. Lundi 10 août, à l’Alexander Stadium de Birmingham, Étienne Daguinos a choisi la seconde version en offrant à l’équipe de France sa toute première médaille de ces championnats d’Europe, le bronze du 5 000 mètres. Ce rendez-vous continental, organisé tous les deux ans, réunit l’élite européenne de l’athlétisme sur une semaine : cinquante titres y sont distribués jusqu’au 16 août, et quatre-vingts Français y défendent leurs chances.

Le scénario avait pourtant été écrit autrement. Toute l’attention se portait sur Jimmy Gressier, champion du monde du 10 000 mètres, annoncé en candidat au doublé sur les deux distances longues. Son coéquipier est monté sur le podium quand lui a terminé au pied, à la quatrième place. La soirée pensée pour un homme en a consacré un autre : comment une finale bascule-t-elle à ce point en trois tours de piste ?

Une finale débridée réglée par Jakob Ingebrigtsen

La course s’est jouée dans son dernier kilomètre. Longtemps installé à l’arrière du peloton, Jimmy Gressier est remonté aux avant-postes à mi-parcours pour imposer un rythme soutenu, avec une idée précise en tête : épuiser les spécialistes du 1 500 mètres venus se frotter à la distance supérieure. À trois tours de l’arrivée, Jakob Ingebrigtsen était pourtant revenu dans sa roue.

Le Norvégien de 25 ans, triple champion d’Europe en titre, effectuait son retour après presque un an loin de la compétition. Il a patienté jusqu’aux deux cents derniers mètres pour lancer son sprint et s’imposer en 13′15″29, devant Gremm, crédité de 13′15″60. Gressier, en tête à l’entame de la dernière ligne droite, a manqué de fraîcheur au moment le plus coûteux. Daguinos, resté patient dans les roues, a surgi pour prendre la troisième place.

Le Boulonnais de 29 ans n’a pas cherché d’excuse après l’arrivée. « La tactique n’était pas bonne. On s’est trompé totalement », a-t-il reconnu, expliquant avoir voulu fatiguer un adversaire qu’il savait encore loin de son meilleur niveau. Le calcul était défendable, l’exécution ne l’a pas suivi, et c’est tout le sel des finales de demi-fond, où une seule décision tactique sépare la médaille de la quatrième place.

Deux Bleus, deux émotions à quelques mètres l’une de l’autre

Les images de l’arrivée resteront. D’un côté Gressier, mains sur les hanches, le regard vide, incapable de comprendre ce qui venait de se produire. De l’autre Daguinos, allongé sur la piste bleue, secoué de sanglots de joie, entouré par les siens. Le sport de haut niveau tient parfois dans cet écart de dix secondes entre deux hommes qui portent le même maillot.

Quand j’étais petit, je faisais du tennis. J’avais dit à ma mamie, je t’emmènerai à Roland-Garros. Après, je lui ai dit ça sera finalement les Jeux olympiques. Pour le moment, je ne l’ai pas emmenée aux Jeux olympiques, mais ça ne saurait tarder. Et là, je vais lui ramener une médaille de bronze.

Étienne Daguinos, au lendemain de son podium sur 5 000 m aux championnats d’Europe de Birmingham, le 10 août 2026

Le nouveau médaillé n’a pas oublié son camarade de sélection pour autant. Il a assuré n’avoir aucun doute sur la capacité de Gressier à aller chercher l’or sur le 10 000 mètres, et confié avoir cru un instant à un doublé français sur le podium. Cette solidarité affichée n’est pas qu’une formule : elle dit assez bien l’état d’esprit d’un groupe France qui avance en bande.

Le parcours d’un coureur venu de la route

Cette médaille ne sort pas de nulle part, mais elle vient d’un chemin de traverse. Licencié à Talence, en Gironde, Étienne Daguinos a bâti son palmarès loin des pistes avant d’y revenir, comme le rappelle son parcours des cinq dernières années.

  • quinzième du 5 000 mètres lors des précédents championnats d’Europe, à Rome en 2024 ;
  • recalé des Jeux olympiques de Paris faute d’avoir réalisé les minima sur la distance ;
  • recordman d’Europe du 10 kilomètres sur route, établi à Lille en novembre 2024 ;
  • médaillé d’argent sur cette même distance aux championnats d’Europe de course sur route en 2025.

La route lui a servi de laboratoire quand la piste se refusait à lui. À 26 ans, il décroche enfin sa première médaille continentale sur la piste, celle qu’il décrivait lui-même comme un rêve. Les fondeurs français qui basculent du bitume vers la piste sont rares, et le chemin inverse est bien plus fréquent.

Ce que vaut vraiment ce bronze

Un podium européen sur 5 000 mètres ne s’obtient pas par accident. La distance concentre en Europe des coureurs capables de descendre sous les 13 minutes, et la finale de Birmingham l’a confirmé avec trois hommes séparés par moins d’une seconde sur la ligne. Se glisser dans ce mouchoir de poche suppose d’avoir tenu douze minutes et demie de course à un rythme que peu d’organismes supportent.

Le contexte donne une saveur supplémentaire à la performance. Ingebrigtsen restait la référence absolue du demi-fond européen, et son retour en compétition n’a rien enlevé à sa domination. Terminer dans la même seconde qu’un athlète de ce calibre, après avoir échoué à se qualifier pour les Jeux de Paris, mesure le chemin parcouru en deux saisons.

Cette médaille change aussi le regard porté sur les ambitions affichées avant le rendez-vous continental. Les Bleus arrivaient à Birmingham avec trois titres à défendre et une délégation nombreuse ; ils repartent de la première soirée avec une breloque inattendue, signée par un coureur que personne n’avait placé dans les favoris.

Un demi-fond français qui n’a jamais été aussi dense

Le podium de Daguinos s’inscrit dans une séquence plus large. Depuis deux saisons, le demi-fond tricolore empile les repères, du 1 500 au 10 000 mètres, et la densité inédite du demi-fond tricolore se lit désormais dans les bilans nationaux. Un pays qui aligne plusieurs finalistes par distance ne dépend plus d’un seul homme pour exister.

Cette profondeur profite aussi à ceux qui courent sans dossard. Les courses de fond restent l’une des pratiques les plus accessibles qui soient, avec un effet documenté sur la santé cardiovasculaire et sur la qualité du sommeil, et chaque médaille visible en soirée sur une chaîne nationale se traduit statistiquement par des inscriptions en club à la rentrée. Le lien entre podium et licence n’a rien d’un slogan fédéral : les fédérations le mesurent chaque automne.

Le 10 000 mètres, dans quelques jours

Reste la suite, et elle arrive vite. Jimmy Gressier a annoncé sur la piste même qu’il basculait déjà sur le 10 000 mètres, distance sur laquelle il est champion du monde et où le recordman de France sur piste court toujours après une première médaille européenne, après une quatrième place à Munich en 2022 et une cinquième à Rome en 2024. Le programme complet est consultable sur le site de la Fédération française d’athlétisme.

Ce que la soirée de lundi a montré dépasse le décompte des médailles. Elle a rappelé qu’une carrière peut basculer sur une décision prise à trois tours de l’arrivée, et qu’un athlète écarté des Jeux deux ans plus tôt peut revenir chercher ce qu’on ne lui promettait plus. Birmingham n’a livré qu’une soirée sur six, et les Bleus y ont déjà appris que leurs certitudes tiennent à peu de chose.

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