Muhammad Abdallah Kounta en argent sur 400 m : la médaille d’une saison enfin sans blessure

13/08/2026 à 08h08  ·  Clément Haddad  ·  6 minutes à lire

Deuxième du 400 mètres en 44″40 derrière Matthew Hudson-Smith, Muhammad Abdallah Kounta décroche à 31 ans la première médaille internationale de sa carrière. Un ancien spécialiste des haies devenu le neuvième Français sur un podium européen du tour de piste.

Une médaille d’argent peut avoir le goût d’un rendez-vous manqué. Mercredi soir, sur la piste de l’Alexander Stadium de Birmingham, Muhammad Abdallah Kounta a erré quelques minutes dans la zone d’arrivée avant de relever la tête vers les tribunes. Le sprinteur du Val d’Europe Montévrain Athlétisme venait de boucler son tour de piste en 44″40, à vingt-trois centièmes du champion d’Europe Matthew Hudson-Smith, chez lui et devant son public.

Le 400 mètres reste l’épreuve la plus ingrate de l’athlétisme : un sprint que le corps humain ne peut pas tenir jusqu’à la ligne, où les cent derniers mètres se courent en dette d’oxygène et où les visages se ferment avant que la joie n’arrive. À 31 ans, dans une compétition qui rassemble plus de 1 600 athlètes jusqu’au 16 août, Kounta y a décroché la première médaille internationale de sa carrière. Comment un ancien spécialiste des haies devient-il, si tard, le neuvième Français de l’histoire à monter sur un podium européen du tour de piste ?

Vingt-trois centièmes, et un centième de marge sur le bronze

La finale a tenu ses promesses. Hudson-Smith, détenteur du record d’Europe, courait dans un stade dont une tribune du deuxième virage porte son nom, et il a fallu qu’il donne sa pleine mesure pour contenir les assauts du Français dans la dernière ligne droite. Le Britannique s’impose en 44″17 et signe sa huitième médaille aux championnats d’Europe, autant que Christophe Lemaitre au cours de sa carrière.

Derrière lui, Kounta a résisté d’un souffle. Un seul centième le sépare du Néerlandais Jonas Phijffers, troisième de cette finale supersonique. Le Français était passé la veille en 44″38 lors des demi-finales, meilleur temps de la soirée, et il a donc franchi deux fois en vingt-quatre heures une barrière qui a longtemps servi de plafond à l’athlétisme tricolore.

Ce plafond, c’était les 44″46 de Leslie Djhone, record de France pendant près de vingt ans avant d’être effacé cet été. Les chronos du Val-d’Europe disent quelque chose de plus large sur la santé du sprint long français, une discipline que les Bleus avaient longtemps déserté.

Des haies au plat, une reconversion venue sur le tard

Kounta n’a pas grandi sur le 400 mètres à plat. Il était hurdler, spécialiste du 400 m haies, et c’est après le passage du Covid qu’il a basculé vers le tour de piste sec, une transition que peu d’athlètes réussissent parce qu’elle demande de réapprendre entièrement la gestion de course. Le changement de dimension est venu ensuite, quand il a choisi de s’entraîner avec Linford Christie, champion olympique du 100 mètres en 1992, à cheval entre Londres et l’Insep.

Son surnom, Misry, dit ses origines égyptiennes. Il porte pour la première fois de sa vie le drapeau tricolore après une course, et confie en avoir tiré une fierté qu’il n’attendait pas. La suite immédiate le concerne aussi : le relais 4×400 m se dispute en fin de semaine, et l’équipe de France y compte sur lui comme sur Yann Spillmann et Samuel Vessat, auteur cet été du nouveau record de France du 400 mètres en 44″24.

Ce qu’une saison sans blessure change vraiment

Interrogé sur sa progression, Kounta n’a cité ni un nouveau bloc d’entraînement ni une innovation technique. Il a évoqué l’absence de pépin physique, et c’est le facteur de performance le plus sous-estimé du sport de haut niveau comme de la pratique amateur. Plusieurs enseignements se dégagent de son année :

  • une saison complète sans interruption permet d’enchaîner les cycles, là où chaque blessure fait perdre plusieurs semaines de qualités acquises ;
  • savoir s’arrêter quand le corps le demande produit, à moyen terme, plus de progrès que d’ajouter des séances ;
  • l’entraîneur sert aussi de frein, et son rôle consiste souvent à retenir l’athlète plutôt qu’à le pousser ;
  • la régularité prime sur l’intensité ponctuelle, y compris chez les coureurs du dimanche qui visent un premier dix kilomètres.

Le raisonnement vaut bien au-delà de l’Alexander Stadium. Les fédérations et les médecins du sport répètent depuis des années que la première cause d’abandon d’une pratique sportive reste la blessure, devant le manque de temps. Un coureur qui apprend à moduler sa charge tient sur la durée, et c’est cette durée qui produit les bénéfices cardiovasculaires, osseux et psychiques attendus.

Reste que la modération n’est pas la première qualité qu’on associe à un sprinteur de 31 ans passé deux fois sous 44″46 en une journée.

La soirée où les Bleus ont pris deux fois l’argent

Kounta n’était pas seul sur le podium ce mercredi. Quelques minutes plus tôt, Just Kwaou-Mathey s’était jeté sur la ligne du 110 mètres haies, plié en deux à la manière d’un Ladji Doucouré, pour terminer en 13″16, quatre centièmes derrière le Suisse Jason Joseph. Le hurdler de l’Evreux AC ajoute ainsi un quatrième métal continental à une collection qui comptait déjà trois bronzes, à Munich en 2022, à Istanbul en 2023 et à Apeldoorn en 2025.

Les Bleus étaient trois en finale des haies hautes, une configuration qu’ils n’avaient connue qu’en 2016 et en 2022. Thomas Wilkes a terminé quatrième en 13″36 pour sa première sélection en équipe de France A, Théo Pedre sixième en 13″46. Le 110 m haies a désormais rapporté treize médailles européennes à l’athlétisme français, ce qui en fait l’une des épreuves les plus rentables de son histoire.

Ces deux médailles s’ajoutent au bronze d’Étienne Daguinos sur 5 000 mètres et à celui de Laëticia Bapté sur 100 m haies, ce qui porte à quatre le total français au soir de la troisième journée, dans un Euro que les Bleus avaient abordé avec des ambitions clairement affichées, comme le rappelaient les objectifs posés avant le départ pour Birmingham.

Cette année est la première où je ne me blesse pas, et c’est ce qui m’a permis de progresser jusqu’à ce niveau. J’ai aussi appris à écouter mon corps. Avant, j’étais celui qui voulait toujours travailler plus, jusqu’à aller trop loin.

Muhammad Abdallah Kounta, après la finale du 400 mètres des championnats d’Europe, à Birmingham, le 12 août 2026

Un sprint long français qui a changé de visage

Il y a encore trois ans, le 400 mètres tricolore vivait sur les souvenirs de Leslie Djhone et de Marie-José Pérec. La saison 2026 a tout bousculé : un record de France tombé fin juillet, un vice-champion d’Europe en août, et trois hommes capables de descendre sous les 45 secondes dans la même équipe. La densité s’est installée, et elle se lit aussi sur d’autres distances, comme le montre la profondeur inédite du 800 mètres masculin.

Selon la Fédération française d’athlétisme, qui publie le détail des comptes rendus quotidiens de la compétition, Kounta devient le neuvième Français à monter sur la boîte du 400 mètres depuis la création des championnats d’Europe en 1934. Neuf podiums en quatre-vingt-douze ans donnent la mesure de la rareté de l’exercice.

Ce que les Bleus jouent encore d’ici dimanche

Trois journées de compétition restent à disputer à Birmingham, et le programme comporte encore plusieurs des meilleures chances françaises : le décathlon, où Makenson Gletty pointait à 59 points du podium provisoire après cinq épreuves, le triple saut avec Jonathan Seremes et Thomas Gogois, le 1 500 mètres et les relais. Le 4×400 m sera l’épreuve la plus scrutée, précisément parce que la profondeur nouvelle du sprint long y devient un argument collectif.

Il y a quelque chose de révélateur dans la manière dont Kounta a raconté sa médaille. Ce n’est pas une révélation technique qui l’a fait basculer, mais le fait banal d’avoir tenu une saison entière debout. À l’échelle du sport de masse, la même équation se pose chaque semaine à des millions de pratiquants qui hésitent entre une séance de plus et une journée de repos. La performance de haut niveau ressemble parfois à une leçon de patience, et elle vient d’un homme qui a mis onze ans à trouver sa distance.

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