À 27 ans, Laeticia Bapté décroche enfin sa première médaille internationale

12/08/2026 à 09h06  ·  Julie Mirabel  ·  6 minutes à lire

Bronze du 100 mètres haies à Birmingham, à 27 ans et après une saison 2025 perdue sur blessure : Laeticia Bapté tient enfin la médaille internationale qui lui échappait. Reste à comprendre ce qui a changé chez une athlète que les grands rendez-vous écartaient systématiquement.

Le 100 mètres haies se court en une poignée de secondes, par-dessus dix obstacles qu’il faut franchir sans jamais casser sa foulée. C’est l’une des épreuves les plus techniques de l’athlétisme, celle où une hésitation de quelques centièmes efface une saison entière. Mardi 11 août, à l’Alexander Stadium de Birmingham, Laeticia Bapté a mis douze secondes et soixante-treize centièmes à régler une question qu’elle traînait depuis des années.

La Martiniquaise de 27 ans a pris la médaille de bronze des championnats d’Europe, la deuxième récoltée par les Bleus depuis le début de la compétition. Sur le papier, c’est une ligne de plus au tableau des médailles continentales. Dans les faits, c’est la première médaille internationale de sa carrière, décrochée après une année 2025 presque entièrement perdue. Comment une athlète que les grands rendez-vous avaient jusqu’ici systématiquement écartée finit-elle par y trouver sa place ?

Douze secondes, puis une attente interminable

Placée au couloir 2, le plus aveugle du peloton, Bapté n’a rien vu de la course de ses adversaires. Elle a franchi la ligne en 12″73, dans un vent défavorable de 0,8 m/s, sans savoir où elle se situait. La Néerlandaise Nadine Visser et la Polonaise Pia Skrzyszowska ont franchi la ligne dans le même centième, en 12″67, obligeant le jury à départager l’or et l’argent au millième. Le podium est resté vacant de longues dizaines de secondes, le temps que la photo-finish sépare la Française de la championne du monde Ditaji Kambundji, quatrième en 12″75.

Deux centièmes. C’est l’écart qui a fait basculer une carrière d’un côté ou de l’autre de la ligne. La hiérarchie européenne du 100 mètres haies s’est resserrée à ce point que quatre athlètes se sont tenues en huit centièmes sur cette finale, un écart plus faible que le temps de réaction moyen au coup de pistolet.

Rien ne garantissait pourtant que Bapté soit là. Sortie des demi-finales en 12″77, elle n’était pas qualifiée directement mais repêchée au temps, la dernière porte d’entrée possible pour la finale. La Française a raconté avoir prié pendant l’attente du verdict, avant de voir son nom s’afficher sur le tableau, à la troisième place.

Une saison 2025 partie en fumée

Pour comprendre ce que représente ce podium, il faut revenir dix-huit mois en arrière. La saison en salle 2025 s’ouvrait sur les meilleures sensations de sa carrière, avant qu’une blessure au genou ne vienne tout arrêter en février. Le parcours qui mène à Birmingham tient en quelques étapes :

  • cinq titres de championne de France en salle sur 60 mètres haies, sans jamais transformer cette domination nationale au niveau international ;
  • une élimination dès les séries aux Jeux olympiques de Paris, devant son public ;
  • une blessure au genou en février 2025, en pleine ascension, suivie d’un été quasiment blanc ;
  • un retour progressif en 2026, avec un travail de fond mené au Creps des Antilles auprès de son entraîneuse Ketty Cham.

Le motif se répétait depuis assez longtemps pour ressembler à une fatalité : dominatrice en France, effacée dès qu’elle enfilait le maillot tricolore. Le stress des grands championnats la bridait au point de lui faire perdre sa mécanique de course, un phénomène que les préparateurs mentaux observent régulièrement chez des athlètes techniquement irréprochables.

La rupture est venue d’un changement d’approche plutôt que d’un progrès physique. Bapté a expliqué avoir abordé la journée de manière volontairement détachée, sans fixer d’objectif chiffré, précisément parce que la pression d’un résultat la conduisait jusque-là à se contracter.

Le travail que le chrono ne montre pas

Derrière les 12″73 affichés au tableau, il y a une équipe dont personne ne voit le nom : une entraîneuse, des kinésithérapeutes, une préparatrice mentale et une psychologue. La Martiniquaise les a toutes citées dans les minutes qui ont suivi la finale, ce qui en dit long sur la place que la santé mentale a prise dans la préparation de haut niveau.

J’ai bossé avec ma coach, mes kinés, et tout ce travail paie aujourd’hui

Laeticia Bapté, après la finale du 100 mètres haies des championnats d’Europe, à l’Alexander Stadium de Birmingham, le 11 août 2026, propos recueillis par la Fédération française d’athlétisme

L’accompagnement psychologique des sportifs de haut niveau n’a plus rien d’anecdotique, et il déborde largement le cadre de la performance : apprendre à réguler son stress avant une échéance sert autant sur une piste qu’au bureau, et les bénéfices sur le sommeil et l’humeur sont documentés bien au-delà du sport de compétition. Bapté a fait de cette dimension un levier assumé plutôt qu’un aveu de faiblesse.

Un 100 mètres haies français en recomposition

Cette médaille arrive dans une discipline où la France pensait jouer une autre partition. Cyréna Samba-Mayela, championne d’Europe en titre et vice-championne olympique, a renoncé à concourir quelques semaines avant l’ouverture. Personne n’imaginait combler ce vide dès cette édition, tant le forfait de la tenante du titre semblait priver la France de tout espoir de podium sur la distance.

Sacha Alessandrini a elle aussi rejoint la finale, terminant sixième en 12″92 après avoir signé 12″89 au tour précédent. La Niçoise disputait sa toute première finale internationale et confiait après la course un mélange de fierté et de frustration, le podium s’étant joué à un niveau qu’elle n’avait pas jugé inaccessible.

Deux Françaises en finale d’un 100 mètres haies européen, dont une sur le podium, sans la meilleure d’entre elles au départ : la profondeur du sprint haies tricolore n’a jamais été aussi visible. Elle prolonge une tendance déjà repérée sur d’autres distances, où plusieurs athlètes atteignent simultanément le niveau continental au lieu d’un seul leader isolé.

Ce basculement change la manière dont une fédération construit une équipe. Quand la relève existe en nombre, un forfait ne se transforme plus en saison perdue, et les sélectionneurs peuvent aligner des relais compétitifs sans dépendre d’une seule athlète.

Birmingham n’a pas fini de livrer ses réponses

La soirée de mardi n’a pas souri à tout le monde. Yann Chaussinand, recordman de France du marteau, a envoyé deux de ses trois essais dans la cage avant de mesurer 76,19 m, soit 72 centimètres de moins que ce qu’il fallait pour rejoindre les huit finalistes. Sur 400 mètres, Muhammad Abdallah Kounta a en revanche signé le meilleur chrono de la journée en 44″38, huit centièmes sous son ancien record personnel.

Les trois perchistes françaises engagées ont franchi ensemble le cap des qualifications, une configuration inédite depuis 1998 et l’apparition de l’épreuve au programme européen. Après la première médaille tricolore de la semaine, le compteur des Bleus continue donc de tourner, à mi-parcours d’une compétition qui s’achève dimanche. Le programme complet et les résultats sont suivis en direct par la Fédération française d’athlétisme.

Ce que raconte une médaille arrivée tard

Il y a quelque chose d’utile, pour qui court le dimanche matin sans autre ambition qu’un chrono personnel, dans l’histoire d’une athlète qui gagne à 27 ans après avoir échoué partout où on l’attendait. La progression sportive n’a rien d’une courbe régulière, et les paliers arrivent rarement quand on les programme. Le corps répond à sa vitesse, la tête à la sienne, et les deux se croisent parfois avec des années de décalage.

Bapté a couru cette finale sans regarder personne, concentrée sur une ligne d’arrivée qu’elle ne voyait pas encore. C’est probablement la partie la plus transférable de sa méthode : cesser de mesurer sa course à celle des autres. Les objectifs affichés par l’équipe de France avant Birmingham parlaient de titres à défendre. Ils diront peut-être surtout, au moment du bilan, combien d’athlètes ont enfin franchi un plafond qu’on croyait fixé.

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