Kaïla Issoufi vice-championne du monde à Bakou : le pari des -78 kg a payé

10/10/2026 à 08h09  ·  Julie Mirabel  ·  6 minutes à lire

Pour ses premiers championnats du monde, Kaïla Issoufi a décroché l'argent des -78 kg à Bakou, moins de deux ans après avoir quitté les -70 kg. Reste à savoir si cette finale perdue en quelques secondes annonce un titre ou marque un palier.

Il restait une minute et vingt secondes à jouer quand la finale lui a échappé. Vendredi 9 octobre, à Bakou, Kaïla Issoufi a perdu le dernier combat des -78 kg face à l’Émiratie Yelyzaveta Lytvynenko, mais elle repart d’Azerbaïdjan avec une médaille d’argent pour ses premiers championnats du monde. À 25 ans, la judokate originaire de Mayotte offre à l’équipe de France sa troisième médaille de la semaine, et la première d’une autre couleur que le bronze.

Une vice-championne du monde, c’est une athlète qui a gagné quatre combats d’affilée dans un tableau où figurent toutes les meilleures de la planète, avant de buter sur la dernière marche. Le résultat prend un relief particulier quand on sait qu’Issoufi tirait encore en -70 kg il y a moins de deux ans, et que sa trajectoire a basculé avec un changement de catégorie. Comment une judokate freinée par les blessures s’est-elle retrouvée en finale mondiale dès sa première tentative ?

Une finale perdue sur deux actions

La finale s’est d’abord jouée au contact, chacune des deux combattantes recevant une pénalité, un shido, dès les premiers échanges. Issoufi a même dû faire soigner une crampe à un doigt. Puis, à 1′20″ de la fin, Lytvynenko a marqué un premier waza-ari et enchaîné un second sur l’action suivante, ce qui vaut une victoire par ippon.

L’issue avait de quoi frustrer la Française : elle avait battu cette même adversaire, âgée de 22 ans, en novembre 2025. Son entraîneur Kilian Le Blouch a pourtant refusé de chercher des excuses. Selon lui, il faut « reconnaître la victoire franche et nette de l’adversaire », qui avait déjà sorti Audrey Tcheuméo en huitièmes de finale.

Le même technicien résume la journée d’une phrase lucide : « On est probablement à notre place en étant vice-championne du monde ». Une manière de rappeler que le chemin jusqu’à cette finale était semé d’adversaires redoutables, à commencer par la numéro un mondiale.

Quatre victoires pour atteindre la finale

Le parcours d’Issoufi à Bakou dit beaucoup de sa capacité à conclure sans laisser traîner les combats :

  • au premier tour, un ippon contre la Lituanienne Dudenaite ;
  • en huitièmes de finale, une qualification face à l’Ukrainienne Kazakova ;
  • en quarts, un nouvel ippon contre la Japonaise Kurena Ikeda ;
  • en demi-finale, un yuko arraché au buzzer contre l’Allemande Anna Monta Olek, numéro un mondiale.

Cette dernière action, validée après vérification vidéo, la judokate l’a elle-même baptisée « l’action du désespoir ». Battre la vice-championne du monde en titre dans les ultimes secondes a sans doute pesé sur l’énergie disponible quelques heures plus tard, au moment d’affronter Lytvynenko.

Le pari des -78 kg, la clé de sa progression

Pendant des années, Issoufi a combattu en -70 kg, une catégorie où elle peinait à s’imposer et où les blessures s’enchaînaient. Début 2025, elle a choisi de monter d’un cran, un choix risqué puisqu’il faut alors affronter des adversaires plus lourdes. Moins de deux ans plus tard, elle pointe au 5e rang mondial de sa nouvelle catégorie, avec 3 738 points selon le classement de la Fédération internationale de judo arrêté au 9 octobre.

C’est vraiment la meilleure décision de ma vie. Je suis contente d’avoir pris ce risque et de m’être fait confiance. Depuis, je m’amuse, je performe, je ne me blesse plus.

Kaïla Issoufi, après sa finale des championnats du monde de Bakou, le 9 octobre 2026

Ce témoignage rejoint une réalité que connaissent bien les pratiquants amateurs : une catégorie de poids imposée au prix de régimes stricts use le corps, quand une catégorie adaptée à son gabarit naturel préserve la santé et le plaisir de combattre. Licenciée à Sainte-Geneviève, dans l’Essonne, Issoufi en tire désormais les fruits à chaque rendez-vous.

Une saison 2026 de régularité

Ses résultats de l’année montrent que la médaille de Bakou n’a rien d’un coup d’éclat isolé :

CompétitionDateRésultat
Grand Slam de TachkentFévrier 2026Or
Championnats d’Europe de TbilissiAvril 2026Bronze
Grand Slam de LausanneAoût 2026Bronze
Championnats du monde de BakouOctobre 2026Argent

Quatre podiums dans quatre événements majeurs, dont un titre en Grand Slam : la constance est rare dans une catégorie aussi dense que les -78 kg. Kilian Le Blouch l’a souligné à sa façon, jugeant que « médaillée d’Europe, vice-championne du monde, c’est plutôt pas mal ». Cette régularité inscrit surtout Issoufi dans une catégorie où la France a l’habitude de briller.

Une catégorie où la France a déjà régné

Les -78 kg ont longtemps été un territoire tricolore. Audrey Tcheuméo y a été sacrée championne du monde à Paris en 2011, puis Madeleine Malonga a pris la relève avec le titre mondial à Tokyo en 2019, l’argent à Budapest en 2021 et le bronze à Abu Dhabi en 2024, sans oublier l’argent olympique des Jeux de Tokyo.

La présence d’Issoufi et de Tcheuméo dans le même tableau à Bakou illustre ce passage de témoin. Il manque encore à la nouvelle venue la couleur que ses aînées ont déjà connue, et elle ne s’en cache pas, espérant « l’année prochaine ou dès que possible changer enfin la couleur de cette médaille ». L’or, justement, fait toujours défaut aux Bleus depuis le début de ces Mondiaux.

Bakou attend encore un titre français

Avant l’argent d’Issoufi, la France comptait deux médailles de bronze, celle de Shirine Boukli en -48 kg lors d’une journée d’ouverture sans Teddy Riner, puis celle de Dayyan Boulemtafes, le bronze conquis à 20 ans en -73 kg. Aucun titre individuel n’est encore tombé dans l’escarcelle tricolore, un bilan maigre pour une nation habituée aux sommets.

Ce samedi 10 octobre, la dernière chance individuelle repose sur les +78 kg, avec Romane Dicko et Léa Fontaine, devenue numéro un mondiale de la catégorie à la fin de l’été et cible d’attaques grossophobes à la rentrée. L’épreuve par équipes mixtes, dimanche, refermera ensuite une semaine qui servira de premier bilan sur la route des Jeux de Los Angeles 2028.

Pour France Judo, la fédération qui encadre ces Bleus, l’enjeu dépasse la semaine azerbaïdjanaise : avec trois médailles en six jours, le compteur reste ouvert avant les deux dernières journées. Une finale de plus ce samedi suffirait à changer la tonalité du bilan.

Une médaille qui parle aussi aux tatamis des clubs

Au-delà du haut niveau, le parcours d’Issoufi trouve un écho dans des clubs qui retrouvent des couleurs. D’après une étude de l’INJEP publiée en juillet 2026, les licences de judo ont progressé de 8,4 % en 2025, dans un paysage où les fédérations agréées ont délivré environ 17,4 millions de licences sur la saison. Des parcours comme le sien, faits de doutes, de blessures et d’un choix assumé, rendent la discipline plus proche de ceux qui la pratiquent le soir après le travail.

Une question demeure, et la judokate la pose elle-même : une première finale mondiale ouvre-t-elle la voie à un titre, ou marque-t-elle un plafond ? À moins de deux ans des Jeux de Los Angeles 2028 et une catégorie où les hiérarchies bougent vite, la réponse se construira tournoi après tournoi, et chaque club qui forme une future Issoufi en écrit une petite part.

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