Le trail se définit simplement : courir sur des sentiers et des terrains naturels, sans piste ni revêtement. Cette simplicité apparente masque une trajectoire de croissance que peu de disciplines françaises peuvent afficher. Le baromètre Finishers publié le 24 août 2026 par la Fédération française d’athlétisme et l’Union des entreprises Sport & Cycle recense 5 900 courses de trail organisées en France en 2025, soit 20 % de plus qu’en 2024 et deux fois plus qu’en 2015.
Le nombre de dossards suit la même pente : 1,44 million de résultats ont été enregistrés sur ces épreuves l’an dernier, une progression de 300 % en dix ans. Derrière ces volumes, l’étude décrit surtout un peloton qui n’a plus grand-chose à voir avec celui de la décennie précédente. Qui court aujourd’hui sur les sentiers français, et pourquoi ce profil a-t-il autant changé ?
Deux fois plus de courses qu’il y a dix ans
La croissance ne se lit pas seulement du côté des participants. Elle vient d’abord de l’offre : organiser un trail demande peu d’infrastructures, un balisage, des bénévoles et un tracé, ce qui explique la multiplication des épreuves sur tout le territoire. Le calendrier français a doublé en dix ans, et il continue de progresser à un rythme à deux chiffres.
Les clubs enregistrent le même mouvement. Parmi les licenciés de la Fédération française d’athlétisme, 42 000 déclarent désormais le trail comme activité principale, une hausse de 90 % en trois ans. La discipline sort de son statut de pratique annexe pour devenir une porte d’entrée à part entière dans les structures fédérales.
Le calendrier de publication n’a rien d’anodin : l’étude est sortie le jour où s’ouvrait la semaine de l’UTMB à Chamonix, où la pression sur les dossards atteint des sommets. Les grandes épreuves saturent, les petites se multiplient, et les deux phénomènes racontent la même histoire.
Des pratiquants plus assidus que les autres coureurs
L’enquête Compétiteurs Running, menée avec Sport Intelligence, permet de comparer les traileurs aux autres coureurs sur quatre indicateurs d’engagement. L’écart est net sur chacun d’eux.
| Indicateur | Traileurs | Autres coureurs |
|---|---|---|
| Pratiquent depuis quatre ans ou plus | 62 % | 55 % |
| S’entraînent trois fois par semaine ou plus | 72 % | 65 % |
| Courses disputées par an, en moyenne | 3,7 | 3,3 |
| Courent le 10 km en 55 minutes ou moins | 64 % | 56 % |
Le dernier indicateur mérite qu’on s’y arrête. L’image du traileur qui aurait renoncé à la vitesse pour se réfugier sur les chemins ne résiste pas aux données : ils sont meilleurs que les autres coureurs sur route, y compris sur un format aussi rapide que le 10 km.
Cette assiduité explique aussi pourquoi le trail résiste mieux aux effets de mode que d’autres pratiques d’endurance. Un coureur qui s’entraîne trois fois par semaine depuis quatre ans ne quitte pas la discipline à la première saison creuse.
Un peloton qui a perdu deux ans d’âge moyen
Le cliché du trail comme sport de quadragénaires accomplis vient de prendre un coup. En deux saisons seulement, l’âge moyen des finishers est passé de 42 à 40 ans, un mouvement rapide pour une donnée démographique qui bouge habituellement à la marge.
La part des moins de 35 ans atteint désormais 35 % des arrivants, en progression de dix points par rapport à 2015. Ce rajeunissement rejoint une évolution déjà repérée dans la course à pied en général, où la pratique s’est installée comme un réflexe social plutôt que comme une performance à conquérir.
La féminisation avance, sauf sur les ultras
Les femmes représentaient 24 % des arrivants il y a dix ans. Elles sont aujourd’hui 32 %, une progression réelle mais qui laisse le trail nettement en retard sur le reste du running, à 41 %.
L’écart le plus parlant apparaît quand on regarde les distances. Plus les kilomètres s’allongent, plus la proportion de femmes recule : sur les formats ultra, elles ne représentent plus que 13 % des arrivants. La démocratisation de la discipline s’arrête donc à une frontière assez précise, celle des épreuves les plus longues et les plus engagées.
Ce plafond n’a rien de spécifique au trail. Il recoupe des mécanismes déjà documentés sur la place réelle des femmes dans le sport français, entre disponibilité, visibilité des modèles et poids des contraintes logistiques. Les organisateurs commencent à en tenir compte dans la conception de leurs formats intermédiaires.
Ce que les données Strava ajoutent au tableau
Les chiffres fédéraux ne comptent que les courses officielles. Les données de la plateforme Strava, qui enregistre les sorties d’entraînement, prolongent le tableau du côté de la pratique quotidienne :
- le nombre d’utilisateurs ayant enregistré une sortie trail a progressé de 69 % entre 2024 et 2025 ;
- le nombre d’activités trail enregistrées a bondi de 160 % sur la même période ;
- les sorties trail féminines ont augmenté de 83 % d’une année sur l’autre ;
- la sortie trail moyenne en France représente 9,8 km et 182 m de dénivelé positif.
Ce dernier chiffre est sans doute le plus révélateur de tous. Une sortie moyenne de moins de dix kilomètres n’a rien de commun avec l’imaginaire des cent kilomètres en montagne : le trail que pratiquent réellement les Français ressemble davantage à une heure de course dans un bois qu’à une traversée alpine.
La dynamique se poursuit en 2026, avec 11,4 % d’athlètes supplémentaires ayant enregistré une activité trail sur les dix semaines précédant la pleine saison.
Une géographie moins alpine qu’on ne le croit
L’Auvergne-Rhône-Alpes domine logiquement le classement des régions, avec 15 % des compétiteurs recensés. La suite du palmarès est plus surprenante : la Bretagne se hisse au deuxième rang avec 12 % des effectifs, sans le moindre sommet à plus de 400 mètres.
Cette répartition rejoint un autre enseignement de l’étude : 43 % des traileurs vivent en zone rurale. Le trail y joue un rôle que peu d’autres sports peuvent tenir, faute d’équipements. La Fédération l’a bien compris, et le dynamisme breton sera récompensé en 2027, les championnats de France se disputant les 15 et 16 mai dans le cadre du Trail de Guerlédan.
Ce que 5 900 courses font aux sentiers
Multiplier les épreuves sur des espaces naturels ne va pas sans conséquences. La question de l’empreinte des courses sur des milieux parfois fragiles est devenue centrale pour la Fédération française d’athlétisme, qui intègre progressivement des critères d’écoresponsabilité dans la labellisation des épreuves inscrites à son calendrier.
Nous avons une responsabilité environnementale, pour réguler l’impact des évènements et faire en sorte que la pratique du trail se fasse dans le respect des espaces naturels qui composent notre terrain de jeu.
Emmanuelle Jaeger, présidente déléguée de la Fédération française d’athlétisme, sur athle.fr le 28 juin 2025
L’arbitrage se joue entre deux logiques difficiles à concilier. D’un côté, des territoires ruraux pour lesquels une course de trail représente une animation à coût très abordable et un levier touristique réel. De l’autre, la nécessité de rationaliser la présence humaine sur des sentiers qui n’ont pas été dessinés pour accueillir des milliers de coureurs le même matin.
La trajectoire des dix prochaines années dépendra moins des records de participation que de cette capacité à absorber la croissance sans abîmer ce qui la rend attractive. Un sport dont le terrain de jeu est le paysage lui-même n’a pas beaucoup de marge sur ce point.
