Absent de l’or de Paris 2024, Babacar Niang porte les Bleus du cécifoot en demi-finale

21/08/2026 à 09h40  ·  Clément Haddad  ·  6 minutes à lire

Quatre buts en deux jours et une place dans le dernier carré de l'Euro de Strasbourg : à 34 ans, le milieu toulousain retrouve des Bleus devenus champions paralympiques sans lui. Face à l'Italie, vendredi soir, il joue plus qu'une demi-finale.

Devant le Parlement européen de Strasbourg, un terrain éphémère accueille depuis lundi la 14e édition du championnat d’Europe de cécifoot, cette forme de football où quatre joueurs aveugles évoluent masqués autour d’un ballon à grelots. Huit nations s’y disputent le titre continental jusqu’à dimanche, sous les caméras de France Télévisions. C’est la troisième fois que la compétition se tient en France, après Vincennes en 2001 et Nantes en 2009.

La France y est arrivée avec deux couronnes sur la tête, celle de championne paralympique conquise à Paris en 2024 et celle de championne d’Europe en titre. Elle a bouclé son premier tour avec neuf points sur neuf et une différence de buts de plus sept. Quatre de ces sept réalisations portent la même signature, celle d’un milieu de terrain de 34 ans que les Jeux de Paris avaient laissé sur le bord de la route. Comment un joueur privé de la plus belle page de son sport en devient-il, deux ans plus tard, l’homme fort ?

Quatre buts en deux jours pour verrouiller le groupe A

Lundi 17 août, les Bleus ont lancé leur tournoi en écartant l’Angleterre 4-1, avec les quatre réalisations du capitaine Frédéric Villeroux, buteur aux 5e, 12e, 24e et 30e minutes. Le lendemain, face à la Grèce, Babacar Niang a répondu par un triplé aux 16e, 24e et 40e minutes, et le tableau d’affichage s’est figé sur un 3-0 sans discussion.

Mercredi, l’Allemagne a opposé une tout autre résistance. Un coup franc excentré à la 16e minute, une frappe puissante du droit, et le même Niang a délivré la France. Ce but unique valait la première place du groupe, déjà acquise sur le papier mais pas encore dans les faits, l’Angleterre venant d’écraser la Grèce 8-0 le matin même.

Le classement final du groupe A dit assez bien la domination tricolore : neuf points et sept buts d’écart pour la France, quatre points pour l’Angleterre comme pour l’Allemagne, aucun pour la Grèce. Rien de tout cela n’était écrit pour un joueur qui, à l’été 2024, regardait ses coéquipiers de très loin.

De Pikine à Toulouse, une carrière née d’une rencontre

Né le 16 novembre 1991 à Pikine, dans la banlieue de Dakar, Babacar Niang découvre le cécifoot en 2008, à l’internat des aveugles, lors du passage de l’entraîneur de l’équipe de France. Il ne lâche plus le ballon, y joue avec ses amis, puis s’installe à Toulouse en 2014 pour ses études et rejoint dans la foulée le club de la ville.

Le maillot bleu arrive quelques années plus tard. Vice-champion d’Europe à Rome en 2019, huitième des Jeux paralympiques de Tokyo disputés à l’été 2021, champion d’Europe à Pescara en 2022, septième des championnats du monde de Birmingham en 2023 : le milieu de terrain a traversé toutes les échéances de sa discipline en une poignée de saisons. Toutes sauf une.

L’or de Paris 2024, gagné sans lui

Trois mois avant l’ouverture des Jeux de Paris, une blessure l’écarte de la sélection. Il assiste de l’extérieur au premier titre paralympique de l’histoire du cécifoot français, une médaille d’or conquise sans le joueur qui l’avait préparée pendant trois ans. Le sport de haut niveau garde rarement la trace de ces absences.

Ces rendez-vous manqués façonnent pourtant les carrières autant que les podiums. Revenir à 34 ans dans un groupe devenu champion paralympique suppose de retrouver sa place dans une hiérarchie qui a bougé, et de le faire sans la légitimité que confère une médaille partagée. Deux matches ont suffi pour lever la question à Strasbourg.

La discipline elle-même reste largement inconnue du grand public, y compris de ceux qui suivent le football toute l’année. Ses règles tiennent en quelques lignes, mais elles changent tout à ce qui se joue sur le terrain.

Cinq joueurs, un ballon à grelots et deux mi-temps de vingt minutes

Le cécifoot se pratique sur un terrain réduit et repose sur une répartition des rôles très différente de celle du football à onze. Chaque équipe aligne cinq joueurs et s’appuie sur deux voix extérieures pour se repérer dans l’espace.

  • quatre joueurs de champ aveugles ou ne percevant que la lumière, tous masqués pour égaliser les perceptions ;
  • un gardien voyant ou malvoyant, qui oriente sa défense à la voix depuis sa ligne ;
  • un guide placé derrière le but adverse, chargé d’indiquer la position de la cage ;
  • un entraîneur sur la touche, qui accompagne l’équipe depuis le bord du terrain ;
  • deux périodes de vingt minutes chez les non-voyants, vingt-cinq minutes chez les malvoyants.

Le silence devient donc une condition de jeu, et le public apprend à se taire pendant les phases actives pour laisser passer les grelots et les appels. Un joueur qui vient au duel doit annoncer sa venue en criant « voy », faute de quoi il est sanctionné. Cette écoute permanente entraîne l’orientation dans l’espace et l’équilibre bien au-delà du terrain, ce que les clubs formateurs mettent volontiers en avant auprès des familles.

Trois portes ouvertes vers Los Angeles 2028

L’Euro de Strasbourg ne distribue pas seulement un titre continental. Selon la Fédération française de football, il ouvre trois chemins distincts vers les Jeux paralympiques de 2028, chacun avec son quota de places et son calendrier propre.

ÉchéancePlaces distribuées à StrasbourgCe qui s’y joue
Jeux mondiaux IBSA, Azerbaïdjan, mai-juin 2027les huit premiersle vainqueur file à Los Angeles
Championnats parasportifs européens, Genève, août 2027les cinq premiersle vainqueur file à Los Angeles
Championnat du monde, Brésil, octobre 2027les trois premiersles deux finalistes filent à Los Angeles

Assurée d’être au minimum quatrième, la France a donc déjà validé deux de ces trois portes avant même de disputer sa demi-finale. Une place sur le podium dimanche ouvrirait la troisième, celle du Mondial brésilien, la plus directe vers la Californie.

Vendredi soir, l’Italie devant le Parlement européen

Le dernier carré se joue ce vendredi 21 août. La Turquie affronte l’Angleterre à 18h15, puis la France retrouve l’Italie à 21 heures. Les Transalpins sortent deuxièmes du groupe B avec six points, portés par Peter Iyobo, auteur à lui seul de quatre buts en trois rencontres.

Le capitaine tricolore, lui, mesurait déjà l’exigence de la suite au sortir de la victoire contre l’Allemagne.

La première partie du contrat est remplie. On s’est amélioré même si on n’a pas réussi à mettre notre jeu bien en place. Mais on est en train de monter petit à petit en puissance. C’est vraiment cool. On est déjà en demi mais c’est important pour nous d’être au moins en finale.

Frédéric Villeroux, capitaine de l’équipe de France de cécifoot, après la victoire contre l’Allemagne à Strasbourg, le 19 août 2026

La finale et le match pour la troisième place se disputeront dimanche 23 août, à 18 heures et 15h15. Le terrain éphémère sera démonté dans la foulée, et avec lui la vitrine la plus large qu’ait connue ce sport en France depuis les Jeux.

Ce que sept jours à Strasbourg laissent derrière eux

La discipline reste minuscule à l’échelle du sport français. On comptait un peu plus de 500 licenciés en cécifoot en 2020, dont 289 engagés en compétition, répartis dans 62 structures affiliées à la Fédération française handisport, qui rassemble par ailleurs plus de 35 000 licenciés dans 25 sports. Une semaine de direct sur le service public pèse lourd face à ces ordres de grandeur.

Reste à savoir ce que cette exposition produira une fois les projecteurs éteints, à l’heure où l’élan né des Jeux de Paris s’essouffle dans la plupart des fédérations. Comme les rencontres mixtes de football unifié, le cécifoot vaut autant par ce qu’il montre que par ce qu’il compte. Un but de Babacar Niang à la 16e minute aura sans doute fait plus, cette semaine, que bien des campagnes de sensibilisation.

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