56 % des coureuses harcelées : les kilomètres que les femmes ne parcourent plus

08/08/2026 à 18h36  ·  Clément Haddad  ·  5 minutes à lire

Une majorité de coureuses déclare avoir subi du harcèlement pendant un footing, et sept sur dix ont modifié leur pratique en conséquence. Derrière le chiffre, des itinéraires détournés, des horaires abandonnés et des sorties qui n'ont plus lieu.

La course à pied passe pour le sport le plus simple du monde : une paire de chaussures, une porte, et le reste suit. Cette promesse d’accessibilité ne vaut pourtant pas pour tout le monde. Selon l’Observatoire du Running publié par l’Union sport & cycle, 56 % des femmes déclarent avoir subi du harcèlement pendant une séance de footing, et une enquête internationale relayée fin juillet situe la proportion autour de 45 % à l’échelle mondiale.

Le harcèlement de rue désigne ici un ensemble de comportements qui n’ont rien de spectaculaire pris isolément : remarques, interpellations, klaxons, suivis en voiture ou à pied. C’est leur répétition qui installe un climat, et ce climat modifie une pratique censée reposer sur le relâchement. La question mérite d’être posée franchement : que devient un sport de liberté quand une partie de ses pratiquantes doit organiser chaque sortie autour d’un calcul de risque ?

Ce que les enquêtes mesurent, et ce qu’elles ratent

Les chiffres convergent sans se recouper exactement, ce qui tient aux méthodes et aux périmètres. L’Observatoire du Running interroge des pratiquantes françaises ; l’étude internationale citée fin juillet porte sur un échantillon mondial. Les deux séries se rejoignent sur un ordre de grandeur qui dépasse une coureuse sur deux quand on inclut les formes les plus diffuses.

Une donnée éclaire mieux que les autres la spécificité du phénomène. D’après les travaux de RunRepeat, les coureuses sont 2,6 fois plus susceptibles d’être harcelées que les coureurs, ce qui écarte l’idée d’un désagrément commun à tous les pratiquants de l’espace public.

Reste ce que les enquêtes ne captent pas. Les femmes qui ont cessé de courir ne figurent dans aucun panel de coureuses, par construction. Plus d’un tiers des coureuses harcelées ont réduit leur fréquence, changé d’activité ou arrêté, ce qui signifie que les statistiques disponibles sous-estiment mécaniquement le phénomène qu’elles décrivent.

Des stratégies d’évitement devenues des routines

L’adaptation ne relève pas de la théorie. Elle s’observe dans l’organisation concrète des séances, au point que 72 % des coureuses interrogées déclarent une pratique directement affectée par ce sentiment d’insécurité.

  • choisir un itinéraire en fonction de la fréquentation plutôt que du dénivelé ou de la distance ;
  • renoncer aux créneaux de début de matinée ou de fin de soirée, pourtant les plus favorables l’été ;
  • courir accompagnée, en groupe ou avec un chien, plutôt que seule ;
  • garder un écouteur libre, ou se passer de musique pour rester attentive à l’environnement ;
  • basculer sur un tapis de course en salle, par défaut et non par préférence sportive.

Ces ajustements ont un coût sportif rarement évoqué. Un plan d’entraînement supporte mal les contraintes d’horaire et d’itinéraire, et la régularité en souffre avant la performance, comme le montre ce qui fait réellement tenir les pratiquants sur la durée.

Le tapis de course mérite une mention particulière : il apparaît de plus en plus souvent comme une solution de repli, dans un sport dont l’argument premier reste le plein air.

Le sas vide du semi-marathon de Paris

Le 8 mars 2026, une opération a rendu ce phénomène visible d’une manière que les statistiques n’atteignent pas. Sur la ligne de départ du semi-marathon de Paris, l’équipementier HOKA et l’association Sine Qua Non ont installé un sas vide, matérialisant l’absence des coureuses qui ont renoncé. Cette année-là, 23 000 femmes prenaient le départ, soit 46 % d’un peloton de 50 000 participants, une proportion inédite sur une épreuve de cette taille.

Nous portons le droit de courir où nous voulons, quand nous le souhaitons, et nous œuvrons pour libérer cette parole à travers des actions concrètes. Aujourd’hui, courir n’est malheureusement pas la même expérience pour un homme que pour une femme.

Tiphaine Poulain, cofondatrice de l’association Sine Qua Non, à propos de l’opération du semi-marathon de Paris, en mars 2026

L’initiative dit aussi quelque chose de l’évolution du marché. Les marques d’équipement se sont emparées d’un sujet qu’elles évitaient soigneusement il y a cinq ans, à mesure que la clientèle féminine devenait le principal moteur de croissance du running.

Une génération plus exposée que les autres

Le phénomène ne se répartit pas uniformément selon l’âge. Une étude menée au printemps 2026 auprès de 3 000 Français relève que 78 % des coureurs de la génération Z se sont déjà sentis en insécurité pendant une sortie, contre un peu plus d’un sur deux toutes générations confondues.

Cette surexposition des 14-29 ans surprend, puisqu’il s’agit aussi de la tranche d’âge qui court le plus. L’explication tient sans doute à une pratique plus urbaine et des horaires plus tardifs, mais aussi à une plus grande propension à nommer des situations que les générations précédentes avaient appris à relativiser.

Ce que le running perd au passage

Le sujet dépasse de loin le confort individuel. La course à pied concentre en France une pratique de masse, et la banalisation de la course à pied en France repose largement sur l’idée qu’elle ne demande ni club, ni créneau, ni autorisation.

Chaque renoncement pèse ensuite sur des équilibres plus larges. L’activité physique régulière reste le levier de santé publique le mieux documenté, sur le plan cardiovasculaire comme sur celui de l’équilibre psychique, et les écarts de pratique entre femmes et hommes s’ajoutent à ceux que décrit déjà le nouveau visage des inégalités sportives.

Le sport féminin progresse pourtant sur tous les autres tableaux, des licences aux droits télévisés, comme le montre l’état des lieux dressé sur la place réelle du sport au féminin. Le harcèlement de rue reste l’un des rares freins qu’aucune fédération ne peut lever seule.

Un sujet qui déborde largement des trottoirs

Ce que raconte ce chiffre de 56 % concerne finalement moins le running que l’espace public. La course à pied sert ici de révélateur parce qu’elle expose une personne seule, en mouvement, identifiable de loin, à des heures où les rues se vident. Éclairage, aménagement des parcs, horaires d’ouverture et présence humaine relèvent des collectivités bien plus que des clubs sportifs, et les réponses sportives restent des palliatifs.

Les groupes de course collectifs se multiplient et fonctionnent, faute de mieux. Des dispositifs publics existent par ailleurs pour signaler et accompagner les situations vécues, notamment via la plateforme nationale d’aide aux victimes. La vraie mesure du progrès viendra le jour où une sortie de nuit ne demandera plus d’être organisée à plusieurs.

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