8′04″ pour les 2 195 derniers mètres : à Berlin, Tigst Assefa perd le record du monde mais pas la victoire

28/09/2026 à 17h18  ·  Julie Mirabel  ·  5 minutes à lire

Au 40e kilomètre du marathon de Berlin, Tigst Assefa courait vers le record du monde. Les deux derniers kilomètres ont tout changé, et racontent ce qui se joue au bout d'un marathon.

À deux kilomètres de l’arrivée, le chronomètre lui promettait l’histoire. Dimanche 27 septembre, Tigst Assefa est passée au 40e kilomètre du marathon de Berlin en 2 h 03′00″, dans les temps du record du monde féminin. Il lui a pourtant fallu 8′04″ pour couvrir les 2 195 derniers mètres, le tendon d’Achille droit en vrac. L’Éthiopienne a gagné en 2 h 11′04″, nouveau record de l’épreuve, mais à 1′08″ du record mondial.

Le marathon de Berlin est le plus rapide des six majeurs du circuit World Marathon Majors : son parcours plat et ses virages larges en ont fait la course où tombent le plus souvent les records du monde. Cette 52e édition réunissait plus de 56 000 coureurs de 162 nations. Que racontent ces huit minutes de calvaire sur ce qui se joue dans les derniers hectomètres d’un marathon ?

Une course menée à l’allure d’un record

Assefa a pris les commandes dès le départ, avancé d’une demi-heure par rapport à l’an passé en raison de la chaleur annoncée. Au 5e kilomètre, elle comptait déjà plus de 25 secondes d’avance sur la tenante du titre Rosemary Wanjiru, avec un passage en 15′30″.

La mi-course a été franchie en 1 h 04′57″, un rythme qui la plaçait sur les bases du record de Ruth Chepngetich, établi à Chicago en 2 h 09′56″. Selon le site spécialisé RUN247, Assefa a tenu cette cadence jusqu’au 40e kilomètre, sous un soleil d’automne et environ 19 °C, des conditions déjà exigeantes pour une tentative de cette ampleur.

Le décor avait pourtant tout pour l’aider. C’est sur ce même bitume qu’Eliud Kipchoge a abaissé deux fois le record du monde masculin, en 2 h 01′39″ en 2018 puis en 2 h 01′09″ en 2022, et qu’Assefa elle-même avait signé le sien il y a trois ans. Un parcours plat, des lièvres calés à la seconde près et une densité de concurrence rare : Berlin offre les meilleures conditions techniques du calendrier, ce qui rend l’écart final d’autant plus frappant.

Les 2 195 derniers mètres, ou le chiffre qui change tout

À l’allure moyenne de ses 40 premiers kilomètres, soit un peu plus de 3′04″ au kilomètre, la fin de course aurait dû prendre moins de sept minutes. Le détail du chrono montre l’ampleur de la rupture :

  • passage au 5e kilomètre en 15′30″ ;
  • passage au semi-marathon en 1 h 04′57″ ;
  • passage au 40e kilomètre en 2 h 03′00″ ;
  • 2 195 derniers mètres parcourus en 8′04″ ;
  • arrivée en 2 h 11′04″, à 1′08″ du record du monde.

Au total, Assefa a perdu plus d’une minute sur à peine deux kilomètres, alors qu’elle en avait gagné sur toutes ses rivales pendant quarante. Le World Marathon Majors a résumé la scène en deux mots, « agony in victory », l’agonie dans la victoire.

Une douleur que même l’organisateur n’avait jamais vue

La championne a franchi la ligne en boitant, avant d’être conduite à l’hôpital pour des examens. Plusieurs médias spécialisés font état d’une blessure au tendon d’Achille droit, survenue autour du 40e kilomètre, au moment précis où la tentative devait se jouer.

Finir comme ça, je n’avais jamais vu une chose pareille. La douleur est difficile à imaginer.

Mark Milde, directeur de course du marathon de Berlin, à l’arrivée de l’épreuve le 27 septembre 2026, propos rapportés par l’AFP

Le directeur de course a ajouté que l’Éthiopienne avait été sur une trajectoire de record pendant la majeure partie de la course, et que ce record de l’épreuve aurait pu être beaucoup plus. Son chrono reste la troisième performance de l’histoire du marathon féminin.

Mark Milde a aussi affirmé qu’il fallait « s’incliner devant cette performance », tant la coureuse avait refusé d’abandonner alors que chaque foulée lui coûtait. Pour une athlète capable de courir à plus de 19 km/h pendant deux heures, terminer à un rythme de footing appuyé dit à la fois la gravité de la douleur et la détermination qu’il a fallu pour aller au bout.

Tigst Assefa, une habituée des chronos d’exception

La coureuse de 29 ans n’en est pas à son premier coup d’éclat à Berlin. En 2023, elle y avait battu le record du monde en 2 h 11′53″, une marque qui avait tenu un an avant d’être effacée à Chicago par Ruth Chepngetich. Médaillée d’argent du marathon aux Jeux de Paris 2024, elle détient aussi le record du monde en course exclusivement féminine, établi à Londres en 2025.

Ce dimanche, elle a donc amélioré de 49 secondes son propre record de l’épreuve, dans une course où l’Éthiopie a pris les cinq premières places chez les femmes. Bedatu Hirpa a terminé deuxième en 2 h 16′53″, soit près de six minutes derrière la gagnante, et Dera Dida troisième en 2 h 16′55″.

Chez les hommes, Guye Adola a gagné en patience

La course masculine a suivi un scénario inverse. Neuf coureurs sont passés ensemble au semi en 1 h 01′01″, puis Guye Adola a produit son effort entre le 30e et le 35e kilomètre, couvert en 14′21″ pour creuser un écart définitif. L’Éthiopien, déjà vainqueur en 2021, s’est imposé en 2 h 02′50″ devant son compatriote Gemechu Diriba et le Tanzanien Gabriel Geay.

Au micro de la chaîne allemande RTL, il a expliqué avoir voulu se retenir un peu pour observer le travail des lièvres, une tactique qui, selon lui, a « merveilleusement bien » fonctionné. Le record masculin du parcours, les 2 h 01′09″ d’Eliud Kipchoge en 2022, n’a jamais été menacé. Additionnés, les temps des deux vainqueurs forment le deuxième total le plus rapide de l’histoire, derrière Chicago 2024.

Ce que le mur des derniers kilomètres dit du marathon

Parmi les dizaines de milliers de coureurs qui ont suivi les élites sur le même parcours, beaucoup connaissent cette sensation, à une autre échelle. Berlin rappelle que le marathon se gagne ou se perd souvent dans ses derniers kilomètres, quand la fatigue accumulée révèle la moindre fragilité, tendineuse ou musculaire. Le départ avancé face à la chaleur montre aussi combien les conditions météo pèsent désormais sur l’organisation des courses.

À Berlin, où un vétéran de 78 ans prenait son 50e départ, l’élite et les amateurs partagent la même ligne, et la même vérité du chrono. Dans un pays où le running est devenu une pratique de masse, l’épisode Assefa invite à regarder la gestion de l’effort autrement. Le record du monde, lui, attendra : la liste officielle tenue par World Athletics reste inchangée, et la question porte désormais sur le temps qu’il faudra à l’Éthiopienne pour revenir à ce niveau.

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