Le Mont Ventoux n’avait jamais accueilli une arrivée du Tour de France Femmes. Vendredi 7 août, la cinquième édition de l’épreuve y a trouvé son point de bascule, au terme des 146,8 km partis de La Voulte-sur-Rhône et d’une ascension finale de 15,7 km à 8,8 % de moyenne. Une étape reine désigne, dans le vocabulaire du cyclisme, la journée où le parcours concentre assez de dénivelé pour trier définitivement les prétendantes au classement général.
Ce que le Géant de Provence a produit dépasse le simple tri. La Polonaise Kasia Niewiadoma, troisième au départ et pointée à 1′17″, est passée seule sous la banderole installée à 1 910 m d’altitude et a pris le maillot jaune pendant que les deux favorites annoncées s’observaient. Le cyclisme féminin s’est offert un monument supplémentaire, dans un sport qui construit encore sa mémoire. Restent deux étapes avant Nice, et une question qu’elles trancheront : ce coup de force suffira-t-il à lui rapporter un second Tour ?
Le duel des favorites a fait la course d’une troisième
Marlen Reusser avait pris le maillot jaune à Dijon quatre jours plus tôt, et son avance sur Demi Vollering s’était réduite à douze secondes au matin de l’étape. L’affiche annoncée avant l’ascension promettait donc un face-à-face entre la Suissesse et la Néerlandaise, avec Niewiadoma reléguée au rôle de troisième larronne.
Vollering a lancé les hostilités à onze kilomètres du sommet, dans la partie boisée où la pente ne relâche jamais. Reusser a répondu, Niewiadoma s’est accrochée, et le trio s’est retrouvé seul en tête. La suite relève moins de la physiologie que de la théorie des jeux : aucune des deux favorites n’a voulu rouler pour l’autre, chacune redoutant d’offrir un abri à sa rivale directe au général.
Niewiadoma a placé son accélération à 9,5 km du sommet, exactement dans cette hésitation. Personne n’a bougé. Dix secondes, puis quinze, puis vingt : l’écart a grossi à mesure que le calcul tactique se poursuivait derrière, jusqu’à devenir hors de portée dans les pentes exposées qui suivent le Chalet Reynard.
Ce que raconte l’ascension en chiffres
Les données de la journée disent la marge mieux que les images, et elles situent l’effort dans ce que le cyclisme sait mesurer aujourd’hui. Quatre repères résument la journée du 7 août, du profil de la montée aux écarts enregistrés sur la ligne.
- 15,7 kilomètres à 8,8 % de moyenne, seule ascension hors catégorie de l’édition ;
- 9,5 kilomètres parcourus en solitaire par la lauréate après son attaque ;
- 5,3 watts par kilo estimés sur 55 minutes d’effort, selon les analyses de puissance publiées après la course ;
- 1′16″ d’avance sur Demi Vollering, 1′42″ sur Elisa Longo Borghini et 1′46″ sur Marlen Reusser.
Ces valeurs de puissance placent l’ascension parmi les meilleures performances jamais enregistrées par une coureuse sur une montée de cette longueur. Elles disent surtout que la victoire n’a rien d’un cadeau tactique : l’attaque a été payée, kilomètre après kilomètre, dans un vent de mistral qui aurait dû favoriser le groupe de chasse.
La lecture des écarts, elle, éclaire l’autre versant de la journée. Elisa Longo Borghini a devancé Reusser pour quatre secondes, et Cédrine Kerbaol a limité la casse à 2′01″, ce qui maintient la Française dans le premier cercle du classement général.
Une première victoire d’étape après quarante tentatives
Kasia Niewiadoma avait déjà remporté le classement général en 2024, au terme d’un final resté célèbre sur l’Alpe d’Huez, sans avoir jamais levé les bras sur une étape. Il lui aura fallu quarante étapes de Tour de France Femmes et six podiums avant de franchir une ligne en tête, ce qui en dit long sur la régularité d’une carrière construite sans coup d’éclat.
Je ne courais pas vraiment après ça. Je ne voulais pas gagner pour gagner, mais retrouver la sensation que j’avais eue sur le Mont Ventoux avec mon mari et mes amis. Nous avions grimpé la montagne ensemble et nous nous étions simplement amusés. Je voulais revivre cette sensation aujourd’hui, juste la joie de rouler et de me sentir comme une enfant.
Kasia Niewiadoma, au sommet du Mont Ventoux, après la septième étape du Tour de France Femmes, le 7 août 2026
La coureuse a raconté avoir aperçu ses parents au bord de la route, venus en visite surprise au pied de la montée. Ce détail dit quelque chose de la sociologie de cette épreuve, encore proche de son public et de ses familles, là où le Tour masculin s’est depuis longtemps enfermé dans ses barrières et ses zones réservées.
Quinze secondes à défendre jusqu’à Nice
Le classement général sort renversé de la journée. Niewiadoma compte quinze secondes sur Demi Vollering et trente-neuf sur Marlen Reusser, un matelas mince pour une coureuse qui n’aime pas particulièrement gérer. Aucune des trois n’a pris assez d’avance pour rouler tranquille sur les deux dernières étapes.
La huitième étape, ce samedi entre Sisteron et Nice, dessine a priori la dernière fenêtre offerte aux sprinteuses, avec Lorena Wiebes en embuscade pour le maillot vert. Le dénouement se jouera dimanche sur la boucle finale autour de Nice, sur un terrain accidenté qui peut encore rendre quinze secondes très légères, selon les classements officiels de l’épreuve.
Deux autres histoires se poursuivent en parallèle. Puck Pieterse a porté son total à 55 points au classement de la montagne après être passée en tête de treize des vingt-neuf difficultés répertoriées, tandis que Pauline Ferrand-Prévot, tenante du titre, a définitivement lâché prise dès les premières rampes.
Une épreuve qui ne se regarde plus en lever de rideau
Le cadre a changé aussi vite que la hiérarchie sportive. La percée d’audience de cette édition a installé la course parmi les rendez-vous majeurs de l’été, et une arrivée au Ventoux n’est pas un choix de programmation anodin. Une montée mythique fabrique de la mémoire collective, ce qui manquait encore au calendrier féminin.
Le mouvement dépasse la seule fenêtre télévisée. L’engouement pour le cyclisme féminin se traduit dans les clubs, sur les routes du dimanche et dans les ventes de vélos de route, avec une pratique féminine qui progresse plus vite que la moyenne. Une image de coureuse seule au sommet du Ventoux pèse davantage qu’une campagne de promotion, parce qu’elle donne un modèle identifiable à celles qui hésitent encore à s’inscrire.
Ce que le Géant de Provence laisse derrière lui
Il reste de cette étape une leçon qui déborde le cyclisme. Deux athlètes parmi les plus fortes du peloton ont perdu une course en refusant chacune de prendre le premier risque, dans une situation où l’attentisme paraissait rationnel. Le calcul optimal des deux favorites a produit le pire résultat possible pour elles deux, ce qui arrive plus souvent qu’on ne le croit, en compétition comme ailleurs.
Le Ventoux, lui, redeviendra lundi ce qu’il est le reste de l’année : une montée que des milliers de cyclotouristes gravissent chaque été à leur rythme, entre 1 910 m d’altitude et un parking de Bédoin. La montagne ne fait aucune différence entre une professionnelle à 5,3 W/kg et un amateur qui met trois heures, et c’est probablement ce qui explique pourquoi le peloton féminin y a gagné, en une après-midi, une visibilité que dix communiqués n’auraient pas produite.
