Le Tour de France Femmes avec Zwift a basculé mardi après-midi entre Gevrey-Chambertin et Dijon, sur un exercice que le peloton redoute et que le public suit rarement avec la même passion qu’une arrivée au sommet : le contre-la-montre individuel, cette étape où chaque coureuse part seule, sans abri ni tactique collective, et où l’écart se creuse au mètre près. Vingt et un kilomètres ont suffi pour redessiner la hiérarchie d’une course qui en compte neuf étapes, et pour installer une nouvelle favorite à quatre jours de l’arrivée à Nice.
La Suissesse Marlen Reusser a remporté l’étape et endossé le maillot jaune. Derrière elle, les écarts racontent une course désormais coupée en deux, entre un duo de tête séparé par quatorze secondes et un peloton de prétendantes repoussé à plus d’une minute. Le Beaujolais accueille ce mercredi la cinquième étape et ses huit côtes, avant le Mont Ventoux vendredi. La question n’est plus de savoir qui domine aujourd’hui, mais si cette avance résistera à la montagne ?
Vingt et un kilomètres qui ont rebattu la course
Le tracé entre Gevrey-Chambertin et Dijon n’avait rien d’un boulevard. Avant la mi-parcours, les Lacets de Marsannay imposaient une bosse sèche de 1,8 km à 6,9 % de moyenne, assez raide pour casser le rythme des pures rouleuses et donner un espoir aux grimpeuses. Reusser a couvert la distance en 27′30″, sans jamais paraître en difficulté sur la partie roulante qui suivait.
La Néerlandaise Lieke Nooijen a terminé à quatre secondes, une performance inattendue pour une coureuse peu attendue sur cet exercice. Demi Vollering, leader de FDJ United-Suez, a pris la troisième place et se retrouve à quatorze secondes au classement général, position idéale pour attaquer sans porter la responsabilité de la course. Les autres favorites ont toutes concédé plus d’une minute, ce qui, sur une épreuve de neuf jours, pèse lourd.
La lecture de ce chrono en dit long sur l’évolution du cyclisme féminin. Les écarts entre les vingt premières se comptent désormais en secondes sur vingt et un kilomètres, là où ils s’étalaient sur plusieurs minutes il y a cinq ans. Matériel, position aérodynamique, préparation spécifique : les équipes du World Tour féminin ont rattrapé une bonne partie du retard technique qui les séparait des formations masculines. Le contre-la-montre est devenu un exercice de spécialistes, ce qu’il n’était pas encore récemment.
Le projet moutarde d’une rouleuse revenue de loin
Marlen Reusser n’est pas une inconnue. Championne du monde et championne d’Europe du contre-la-montre, la Bernoise de 34 ans exerce par ailleurs la médecine quand elle n’est pas sur un vélo. Son printemps avait pourtant tourné court : deux fractures aux vertèbres lombaires lors du Tour des Flandres, début avril, l’ont écartée des routes pendant des semaines et contrainte à renoncer à la Vuelta en juin. Trois semaines d’entraînement en altitude ont servi de rampe de relancement, avant une victoire au Tour de Suisse qui a rassuré son équipe Movistar.
Dans l’équipe, on avait appelé cela le « projet moutarde » en référence à la ville de Dijon. J’ai fait tout pour récupérer le plus vite possible.
Marlen Reusser, après sa victoire dans le contre-la-montre de la quatrième étape, à Dijon, le 4 août 2026
Sa relation avec le Tour de France reste toutefois compliquée. Son bilan sur l’épreuve tient en quatre lignes peu flatteuses : deux abandons en 2022 et 2025, un forfait en 2024, une vingt-huitième place en 2023. Aucune leader ne construit une victoire finale sur un tel passif, ce que l’encadrement de son équipe sait mieux que quiconque. La Suissesse elle-même s’attend à être attaquée dès les premières pentes du Beaujolais.
Le classement général après quatre étapes
La hiérarchie sortie du chrono dijonnais se lit d’un coup d’œil, et elle place trois anciennes lauréates du Tour hors du coup à ce stade :
| Coureuse | Nationalité | Écart |
|---|---|---|
| Marlen Reusser | Suisse | Maillot jaune |
| Demi Vollering | Pays-Bas | 14″ |
| Kasia Niewiadoma | Pologne | 1′09″ |
| Paula Blasi | Espagne | 1′12″ |
| Anna van der Breggen | Pays-Bas | 1′17″ |
Le détail des temps figure sur le site officiel de l’épreuve, qui publie les classements après chaque étape. Niewiadoma, victorieuse en 2024, et van der Breggen, l’une des coureuses les plus titrées de sa génération, se retrouvent dans la position inconfortable de devoir attaquer de loin. Une minute reprise sur un col ne s’improvise pas, même sur les pentes du Ventoux.
Pauline Ferrand-Prévot face à un scénario inversé
La lauréate sortante a vécu la journée la plus difficile de son Tour. Quatorzième du chrono, reléguée à 2′13″ au général, la championne olympique de VTT sort du top 10 alors qu’elle avait dominé l’édition précédente. Elle avait abordé cette Grande Boucle après une saison sans la moindre victoire, situation inhabituelle pour une coureuse de ce calibre. Le contre-la-montre était identifié comme son point faible, mais pas à ce niveau.
Le contraste avec 2025 est saisissant. L’an dernier, la Française avait fait exploser la course au Col de la Madeleine, s’imposant avec plus de trois minutes d’avance sur ses rivales. Elle abordait alors cette ascension depuis le podium provisoire, sans temps à reprendre. Douze mois plus tard, elle doit combler deux minutes sur une leader et une minute sur quatre autres coureuses. La différence de configuration change tout à la façon de courir.
Sa carte reste le Mont Ventoux, où l’ascension finale programmée vendredi constitue le juge de paix de cette édition. Quinze kilomètres à près de 9 % laissent théoriquement la place à un écart massif. La théorie a toutefois ses limites : personne ne reprend deux minutes à une coureuse qui grimpe correctement, sauf jour de défaillance. La mission relève désormais du pari plus que du plan.
Ce que réservent les cinq dernières étapes
Le parcours qui reste à couvrir ne laisse pas beaucoup de répit aux organismes, alternant les pièges et les vraies explications :
- mercredi, Mâcon à Belleville-en-Beaujolais, 140 km, huit côtes et 2 850 m de dénivelé positif, avec le Mont Brouilly à une dizaine de kilomètres de l’arrivée ;
- jeudi, Montbrison à Tournon-sur-Rhône, 153 km et six côtes dans le Massif central, terrain rêvé pour une échappée ;
- vendredi, La Voulte-sur-Rhône au sommet du Mont Ventoux, 144 km et 3 565 m de dénivelé, avec une montée finale de 15,7 km à 8,8 % ;
- samedi, Sisteron à Nice, l’étape la plus longue de l’histoire de l’épreuve avec 175 km ;
- dimanche, un circuit de 99 km autour de Nice avec quatre passages par le Col d’Èze.
Ce final niçois mérite l’attention. Une dernière étape avec quatre ascensions n’a rien d’une parade d’honneur, et un maillot jaune fragile peut y perdre la course. Les organisateurs ont clairement renoncé au défilé traditionnel, choix qui traduit une confiance nouvelle dans l’intérêt du public pour cette épreuve.
Une épreuve qui a changé de statut
Cette confiance repose sur des chiffres. La cinquième édition attire désormais une audience télévisée comparable aux grands rendez-vous, et les équipes engagées disposent de budgets, de staffs et de matériel qui n’existaient pas lors de la relance de 2022. Le peloton féminin a franchi un cap de professionnalisation en quatre ans, et le niveau du chrono de Dijon en fournit la démonstration la plus tangible.
Une inconnue demeure pourtant. Un sport qui se professionnalise vite voit aussi ses écarts se resserrer par le haut et se creuser par le bas, entre quelques formations très dotées et un ventre mou qui court avec beaucoup moins de moyens. La façon dont cette édition se conclura dira si le suspense tient encore à des coureuses ou déjà à des budgets. La montagne du Beaujolais apportera un premier élément de réponse dès cet après-midi.
