Le Tour de France Femmes s’élance samedi 1er août de Lausanne pour sa cinquième édition. Neuf étapes, 1 175 kilomètres et près de 19 000 mètres de dénivelé attendent le peloton jusqu’à Nice : c’est le parcours le plus exigeant de la jeune histoire de l’épreuve, avec deux journées d’ouverture en Suisse.
La tenante du titre s’appelle Pauline Ferrand-Prévot. Championne olympique de VTT, revenue à plein temps sur la route en 2025, elle avait emporté la Grande Boucle féminine dès sa première tentative, en gagnant les deux dernières étapes et en reléguant la Néerlandaise Demi Vollering à 3′42″. Douze mois plus tard, la Rémoise se présente au départ dans une situation inédite : elle n’a remporté aucune course en 2026.
Une championne sans victoire depuis janvier peut-elle encore être considérée comme la favorite de sa propre course ?
Une saison de printemps sans bouquet
Le détail de ses résultats raconte une saison plus solide que ne le suggère la ligne des victoires, et chaque contre-performance apparente a son explication.
- Strade Bianche : encore dans le groupe de tête à une quarantaine de kilomètres de l’arrivée avant un ennui mécanique ;
- Tour des Flandres : deuxième, distancée par Demi Vollering dans l’Oude Kwaremont mais revenue pour l’accessit ;
- Paris-Roubaix Femmes : troisième, après avoir attaqué à Mons-en-Pévèle et participé à la sélection décisive ;
- Flèche Wallonne : septième d’une classique qui ne lui a jamais réussi ;
- Vuelta Femenina : trente-cinquième au général, à plus de vingt minutes de la gagnante.
Deux podiums sur des Monuments au printemps ne sont pas le bilan d’une coureuse en perdition. La ligne espagnole, en revanche, interroge : quarante-deuxième sur l’étape de l’Angliru, elle a laissé sa coéquipière Marion Bunel prendre la troisième place finale et endosser le rôle de meilleure grimpeuse de l’équipe.
Reste à savoir si ce mois de mai était un signal d’alarme ou un bloc d’entraînement grandeur nature.
Dijon, la journée qui peut tout compliquer
La quatrième étape propose un contre-la-montre individuel de 21 kilomètres arrivant à Dijon. C’est le deuxième plus long chrono de l’histoire de l’épreuve, et le premier vrai juge de paix du classement général.
Ferrand-Prévot n’est pas une mauvaise rouleuse : elle a été championne de France du contre-la-montre trois années de suite, entre 2012 et 2014. Mais la discipline a changé pendant qu’elle courait en VTT et en cyclo-cross : positions, matériel, gestion de l’effort, tout s’est spécialisé, et plusieurs de ses rivales n’ont jamais quitté l’exercice.
L’enjeu est arithmétique. Concéder vingt ou trente secondes à Vollering resterait gérable ; en perdre plus d’une minute obligerait à une attaque désespérée bien avant le Ventoux. Marlen Reusser et Anna van der Breggen, spécialistes de l’exercice, comptent bien profiter de cette journée pour bâtir un matelas.
Le Ventoux, sa fenêtre de tir
La septième étape mène le peloton de La Voulte-sur-Rhône au sommet du Mont Ventoux : 146,8 kilomètres, 3 565 mètres de dénivelé et une ascension finale de 15,7 kilomètres à 8,8 % de moyenne. Trois autres cols répertoriés précèdent le pied de la montée, ce qui garantit un peloton déjà réduit à Bédoin.
Ce format correspond exactement à la manière dont la Française a gagné en 2025 : rester au contact pendant une semaine, puis produire un effort long et régulier qui délite le groupe. L’arrivée inédite au sommet du Géant de Provence lui offre le terrain le plus favorable du parcours, d’autant qu’elle grimpe régulièrement le Ventoux à l’entraînement depuis sa base niçoise. Le Tour masculin, bouclé dimanche, avait déjà rappelé à quelle vitesse se courent désormais les grands tours, et la course féminine suit la même trajectoire.
Nice, l’avantage du terrain connu
La course ne se termine pas au Ventoux. La huitième étape, de Sisteron à Nice, est la plus longue de l’édition et arrive au lendemain d’une arrivée au sommet. La neuvième propose un circuit de 99 kilomètres avec quatre ascensions du col d’Èze avant la Promenade des Anglais.
Ferrand-Prévot vit et s’entraîne dans cette région. Elle connaît les routes, les descentes techniques et les endroits où une attaque passe. Sur un final aussi nerveux, cette familiarité vaut parfois autant qu’un watt supplémentaire, surtout si les écarts restent minces après la montagne.
Le pari du moins mais mieux
Cette saison sans victoire n’est pas un accident de parcours : c’est une stratégie assumée. Après une année 2025 où elle avait tout gagné, la Française a réduit son calendrier sur route, conservé ses rendez-vous VTT et travaillé avec un préparateur mental. Elle l’expliquait sans détour à l’automne dernier, dans un entretien accordé au quotidien Ouest-France.
Je ne veux pas tout gagner, parce que je ne veux pas de cette pression. Avant, je voulais tout faire, tout le temps. Maintenant, je comprends que je ne peux pas être à 100 % toute l’année.
Pauline Ferrand-Prévot, entretien accordé à Ouest-France, publié le 18 octobre 2025
Ce choix a un coût médiatique immédiat : une championne qui ne gagne plus alimente le doute, y compris chez ses rivales. Il a aussi un bénéfice, plus difficile à mesurer : arriver au 1er août avec de la fraîcheur plutôt qu’avec un palmarès de printemps et des jambes lourdes.
Ce que cette édition dit du cyclisme féminin
Le Tour de France Femmes n’a que cinq ans et affiche déjà un parcours que peu d’épreuves masculines proposaient il y a vingt ans. Cette montée en exigence accompagne un engouement qui ne se dément pas depuis le retour de l’épreuve, avec des audiences télévisées qui installent la course dans le paysage estival.
La densité sportive suit le même mouvement. Vollering, Reusser, van der Breggen, Kasia Niewiadoma-Phinney, Lotte Kopecky : jamais autant de coureuses n’avaient pu prétendre au maillot jaune. Le programme officiel et les profils d’étapes sont publiés par l’organisateur du Tour de France Femmes.
La question qui traverse ces neuf jours dépasse le cas d’une coureuse. Un calendrier allégé, des objectifs réduits et une préparation mentale assumée peuvent-ils rivaliser avec la régularité de celles qui courent tout, tout le temps ? La réponse tombera quelque part entre Bédoin et le col d’Èze, et elle intéressera bien au-delà du peloton féminin.
