Douze secondes avant le Ventoux : le Tour de France Femmes joue sa victoire sur le Géant de Provence

07/08/2026 à 12h15  ·  Clément Haddad  ·  6 minutes à lire

Marlen Reusser aborde la septième étape avec douze secondes d'avance sur Demi Vollering. Entre elles, 15,7 kilomètres à 8,8 % et une montagne que le peloton féminin n'avait encore jamais gravie en course.

Le Mont Ventoux n’est pas une montagne comme les autres. Sommet isolé du Vaucluse culminant à 1 910 mètres, il se gravit sans répit, sans virage salvateur et sans ombre passé le Chalet Reynard, là où la forêt cède la place à un désert de cailloux blancs. Le cyclisme masculin en a fait un mythe depuis 1951. Le peloton féminin, lui, ne l’avait encore jamais escaladé en course.

Ce vendredi 7 août, la septième étape du Tour de France Femmes avec Zwift répare cette absence. Départ de La Voulte-sur-Rhône à 12 h 50, arrivée attendue au sommet vers 17 h 17, après 146,8 kilomètres et 3 500 mètres de dénivelé positif, dont 1 400 concentrés sur les seize derniers. Au départ, douze secondes séparent la Suissesse Marlen Reusser de la Néerlandaise Demi Vollering. Une avance qui tient sur un coup de pédale : que reste-t-il d’un tel écart après quinze kilomètres à près de 9 % ?

Une première qui vaut plus qu’un symbole

Depuis la relance de l’épreuve en 2022, l’organisation a méthodiquement ajouté à son palmarès les cols qui font la mémoire collective du cyclisme : la Planche des Belles Filles, le Tourmalet, l’Alpe d’Huez, la Madeleine. Le Ventoux manquait à l’appel. Inscrire des noms de coureuses au sommet des ascensions mythiques relève d’une stratégie assumée : une montagne n’existe vraiment, dans l’imaginaire sportif, que lorsqu’elle a produit ses propres récits.

Le pari comporte une part de risque. Un col de cette dureté peut figer la hiérarchie dès les premiers kilomètres et vider la course de son suspense. Il peut aussi, à l’inverse, faire exploser un classement général resserré au point que le contre-la-montre de Dijon n’aura servi qu’à distribuer des secondes bientôt effacées.

Ce qui attend les coureuses après Bédoin

Le tracé n’a rien d’un long approche plate suivie d’une montée : il use avant d’user. Trois cols catégorisés précèdent le juge de paix, et le final se lit comme une suite de paliers de plus en plus hostiles.

  • Les cols de la Grande Limite (6,6 km à 5 %), du Colombier (3,2 km à 6,4 %) et de Suzette (3,9 km à 6,4 %), qui vident les jambes sans faire de dégâts au général ;
  • Cinq kilomètres et demi à 4,4 % après Bédoin, en guise de mise en jambes trompeuse ;
  • Huit kilomètres à 9,2 % dans la forêt, le passage où se fait traditionnellement le tri ;
  • Les derniers 800 mètres à environ 10 %, en plein vent, jusqu’à un virage final qu’il vaut mieux aborder en tête.

À l’arrivée, dix, six et quatre secondes de bonification attendent les trois premières. Sur un écart de douze secondes, ce détail réglementaire peut suffire à faire changer le maillot jaune d’épaules même sans écart réel dans la montée.

Reste à savoir laquelle des deux favorites tirera profit d’un terrain qui ne récompense ni la puissance seule ni l’explosivité seule.

Douze secondes, deux manières de gagner un Tour

Marlen Reusser a construit sa saison autour de ce rendez-vous. Championne du monde du contre-la-montre à Kigali, la Suissesse s’est emparée du maillot jaune sur les 21 kilomètres chronométrés de Dijon, un terrain où sa puissance et sa régularité font merveille. Le Ventoux lui demande exactement l’inverse : encaisser des accélérations sèches sur une pente qui ne laisse jamais récupérer.

Demi Vollering aborde la journée avec le profil complémentaire. Grimpeuse pure, capable de placer une attaque unique et définitive, elle sait aussi que son équipe dispose des moyens d’imposer un rythme d’attrition avant le Chalet Reynard. La question n’est pas de savoir si elle attaquera, mais où.

Entre les deux, une donnée que personne ne maîtrise : la gestion de l’effort. Sur le Ventoux, une défaillance ne se compte pas en secondes mais en minutes. Les écarts observés depuis le départ suisse, tous inférieurs à deux minutes, peuvent doubler ou tripler en une seule ascension.

Pauline Ferrand-Prévot, vainqueure sortante, arrive avec un statut inhabituel. La Française n’a remporté aucune course cette saison et a orienté sa préparation vers les longs cols réguliers, ce que le Ventoux est précisément. Son terrain, donc, mais sans la certitude de l’an passé.

Derrière les deux favorites, un peloton à l’affût

Kasia Niewiadoma, lauréate de l’édition 2024, pointe à 1 minute 17 et n’a rien à perdre. Plus loin, l’Espagnole Paula Blasi, dixième à 3 minutes 17, sort d’un été remarquable : victoire sur la Vuelta Femenina, puis meilleur temps au sommet du Tourmalet à 18 km/h de moyenne. Ces chiffres la placent dans le premier cercle des grimpeuses mondiales, même si le déficit reste considérable.

Le maillot à pois se jouera lui aussi dans la montée, avec 28 points distribués sur la seule journée. Puck Pieterse, troisième de la sixième étape derrière Kim Le Court-Pienaar et Cédrine Kerbaol, le portera sur les pentes du Géant de Provence, et n’en fait pas mystère.

Ce sera vraiment génial de gravir le Mont Ventoux avec le maillot à pois. Je pense que je vais profiter de l’ambiance et laisser les autres souffrir.

Puck Pieterse, dans un entretien diffusé par l’organisation du Tour de France Femmes le 6 août 2026, à l’issue de la sixième étape

Cette décontraction affichée dit quelque chose de la course : les classements annexes offrent une seconde vie sportive à des coureuses que le général a déjà éliminées.

Trente-deux degrés et un vent contraire

La météo s’invite comme un concurrent supplémentaire. Les prévisions annoncent 32 °C dans la vallée et un vent de nord-ouest établi autour de 24 km/h, c’est-à-dire de face sur la partie découverte. Au-dessus du Chalet Reynard, plus rien ne protège : le seul abri disponible reste la roue de celle qui précède, ce qui décourage les attaques trop lointaines.

La chaleur ajoute une contrainte physiologique lourde. Un effort d’environ cinquante minutes à intensité maximale, sous 30 °C, impose une gestion de l’hydratation et du refroidissement que les équipes travaillent désormais autant que la puissance. D’après l’organisation de l’épreuve, cette étape est la plus exigeante des cinq éditions disputées jusqu’ici.

Ce que le Géant de Provence dit du cyclisme féminin

Il y a quatre ans, l’idée d’une arrivée au sommet du Ventoux pour les femmes aurait soulevé les objections habituelles sur la longueur des étapes et la profondeur du plateau. Le débat a changé de nature. L’audience télévisée de l’épreuve et l’arrivée d’équipes structurées ont installé une course qui n’a plus besoin d’être comparée à son homologue masculine pour exister. Le Ventoux n’est plus une audace, c’est une étape logique.

Reste la question du modèle. Une course de neuf jours à ce niveau de difficulté suppose des effectifs, des budgets et des calendriers que toutes les équipes du peloton ne peuvent pas suivre. L’écart entre les cinq formations capables de gagner et le reste du plateau se creuse à mesure que l’épreuve monte en gamme, un phénomène que la croissance rapide du cyclisme féminin n’a pas encore résorbé.

À 17 heures passées, une coureuse franchira une ligne posée sur un caillou balayé par le vent, et son nom rejoindra ceux qui ont fait la légende de cette montagne. Le reste de la hiérarchie se lira dans les minutes concédées derrière elle, et pour plusieurs d’entre elles, cette lecture pèsera bien au-delà du 9 août.

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