Le Tour de France Femmes avec Zwift a quitté Lausanne samedi pour neuf étapes et 1 175 kilomètres en direction de Nice. Relancée en 2022 sous la houlette d’Amaury Sport Organisation, cette Grande Boucle féminine est devenue la course par étapes la plus regardée du calendrier international, et elle s’offre cette année son deuxième Grand Départ à l’étranger, après Rotterdam en 2024.
La Néerlandaise Lorena Wiebes a réglé au sprint une première étape de 137 kilomètres bouclée autour de la capitale olympique, et endossé le premier maillot jaune de l’édition. Ce scénario a beau paraître attendu, il ouvre une séquence qui l’est beaucoup moins : une épreuve qui grandit plus vite que le calendrier ne l’avait anticipé, un peloton dont le niveau oblige les organisateurs à durcir les tracés, et un public suisse venu en nombre sur les bords du Léman. Que dit réellement ce départ helvétique de l’état du cyclisme féminin ?
Un sprint long, et quelques secondes qui comptent déjà
Wiebes, sociétaire de SD Worx-Protime, s’est extraite d’un groupe réduit dans la dernière ligne droite de la place Saint-François, au terme d’une boucle vallonnée passée par le lac de Neuchâtel et refermée par une ascension de 2,5 kilomètres à 4,6 %. La Mauricienne Kim Le Court Pienaar et la Néerlandaise Demi Vollering ont pris les deux autres places du podium du jour. Quatre secondes séparent la maillot jaune de sa dauphine, six la séparent de Vollering.
Ces écarts minuscules ne sont pas anecdotiques sur une course de neuf jours qui compte un contre-la-montre et deux arrivées en altitude. Les bonifications de sprint et les secondes grappillées sur les lignes intermédiaires ont déjà décidé du sort d’une édition : en 2024, Kasia Niewiadoma l’avait emporté pour quatre secondes après huit jours de course. Chaque prime intermédiaire devient une monnaie stratégique, y compris pour des équipes qui ne visent pas la victoire finale.
Pour Wiebes, l’objectif est désormais de tenir le maillot le plus longtemps possible avant que la montagne ne redistribue tout. Le calendrier lui offre une deuxième journée taillée pour ses qualités, à condition que le parcours ne se montre pas plus retors qu’annoncé.
Aigle-Genève, une étape plate sur le papier seulement
La deuxième étape relie ce dimanche Aigle à Genève sur 147,9 kilomètres, avec un départ fictif à 14 h 15 et une arrivée estimée en fin d’après-midi. Le profil annonce 1 800 mètres de dénivelé positif, concentrés pour l’essentiel dans la première moitié. Cinq difficultés répertoriées jalonnent le tracé avant le contournement du Léman :
- la côte de Chexbres, 3,2 kilomètres à 5,6 %, au milieu des vignobles de Lavaux ;
- la côte de Savigny, 2,5 kilomètres à 5 %, enchaînée dans la foulée ;
- la côte de Cossonay, 2 kilomètres à 6 %, sur la route du Gros-de-Vaud ;
- la côte de Bougy-Villars, 900 mètres à 10,4 %, le raidillon le plus sec de la journée ;
- la côte de Mont-sur-Rolle, 2,3 kilomètres à 6,5 %, dernier tremplin avant le final.
Le sprint intermédiaire de Lavigny, placé en faux plat montant, distribue 25 points à la première, et l’arrivée genevoise en offre 50. Un rétrécissement de chaussée à six kilomètres du but constitue le vrai point de tension : la zone de neutralisation des temps étant fixée à trois kilomètres, les équipes de sprinteuses devront y entrer en tête pour ne pas se retrouver hors jeu.
Avec des températures annoncées autour de 33 °C et un vent quasi nul, la journée s’annonce éprouvante pour le peloton, qui n’a pas encore digéré les 137 kilomètres de la veille.
Ferrand-Prévot défend un maillot sans garantie
Vainqueure surprise en 2025 à Châtel, Pauline Ferrand-Prévot aborde cette édition dans une position inhabituelle. La championne olympique de VTT n’a pas levé les bras une seule fois cette saison sur la route, et elle remet son maillot jaune en jeu face à des adversaires qui ont passé l’hiver à travailler pour la déloger. Aucune Française n’avait gagné la Grande Boucle avant elle depuis la relance de l’épreuve.
En face, deux coureuses n’ont jamais quitté le podium en quatre éditions : Demi Vollering, une victoire et trois deuxièmes places, et Kasia Niewiadoma, une victoire et trois troisièmes places. La formation FDJ United-Suez, qui a raflé une grande partie des classiques du printemps avec des coureuses différentes, aligne le collectif le plus dense du plateau. La régularité de ces deux profils reste le meilleur indicateur de ce qui attend les prétendantes au général.
Le Grand Départ suisse, symptôme d’un rapport de force qui bascule
Le choix de Lausanne n’a rien d’un hasard géographique. La Suisse avait déposé sa candidature avant même que la première édition de 2022 ne prouve la viabilité économique de l’épreuve, un pari qui en dit long sur l’engouement pour le cyclisme féminin. Les villes candidates raisonnent désormais sur les deux épreuves à la fois, masculine et féminine, ce qui n’était pas le cas il y a cinq ans.
On constate désormais que les villes qui posent leur candidature pour avoir une étape du Tour de France pour les hommes le font aussi pour les femmes dans 95 % des cas.
Marion Rousse, directrice du Tour de France Femmes avec Zwift, dans un entretien publié par La DH/Les Sports+ le 30 juillet 2026.
Autre signe de cette bascule : l’épreuve ne se dispute plus dans le sillage immédiat du Tour masculin. Six jours séparent l’arrivée des hommes, le 26 juillet, du départ des femmes, le 1er août. La logistique commune est devenue impossible à tenir, ce qui revient à reconnaître que la course féminine a atteint une taille critique. Elle conserve son créneau de vacances scolaires, pour que le public se déplace.
Ce succès au sommet ne dit rien de ce qui se passe en dessous. La directrice de l’épreuve alerte régulièrement sur la fragilité de la base du cyclisme, où les coûts d’organisation et les difficultés d’autorisation de voirie font disparaître des courses chaque année. Le fossé se creuse entre les équipes World Tour et les petites formations qui alimentent pourtant le vivier.
Le Ventoux et le col d’Èze pour départager
Le vrai basculement sportif interviendra plus tard dans la semaine. Un contre-la-montre individuel de 21 kilomètres est programmé le mardi 4 août, avant que l’arrivée au sommet du Mont Ventoux ne serve de juge de paix le vendredi 7 août. Le géant de Provence n’avait jamais accueilli une arrivée d’étape de la Grande Boucle féminine.
La dernière journée, dimanche 9 août, propose 99 kilomètres autour de Nice avec quatre passages par le col d’Èze, dont un final à 6 kilomètres à 7,7 % de moyenne. Le format court et nerveux, emprunté aux dernières éditions de Paris-Nice, laisse la porte ouverte à un renversement tardif. Un général décidé le dernier jour reste l’exception sur une course par étapes, mais le parcours l’autorise. Le détail complet des étapes est publié sur le site officiel de l’épreuve.
Ce que neuf jours de course laissent derrière eux
Une course qui roule vite et se regarde bien fabrique autre chose que des classements. Les audiences enregistrées l’an dernier autour du sacre de Ferrand-Prévot ont montré qu’une victoire française pouvait fédérer au-delà du public habituel du vélo, et les organisateurs espèrent surtout que les vocations naissent au bord des routes plutôt que devant un écran.
Le vélo présente une particularité utile : il porte le corps. Cette absence d’impact au sol en fait une activité d’endurance accessible très tard dans la vie, avec des effets documentés sur la santé cardiovasculaire et sur le maintien de la masse musculaire. Un cyclotouriste de 60 ans emprunte les mêmes routes que le peloton du Ventoux, à sa vitesse, ce qu’aucun autre sport de haut niveau ne permet aussi facilement.
Reste la question que pose chaque édition depuis 2022 : la pyramide tiendra-t-elle si son sommet continue de grimper pendant que sa base s’érode ? Les neuf jours qui séparent Lausanne de Nice répondront sur le terrain sportif. La réponse structurelle appartient aux fédérations et aux collectivités qui décident, ou non, de laisser vivre les épreuves régionales dont sortent les coureuses de demain.
