L’équipe de France de cécifoot a conservé son titre européen dimanche soir à Strasbourg, en battant l’Angleterre 1-0. Le cécifoot est un football à cinq destiné aux joueurs déficients visuels : les joueurs de champ portent un masque occultant, le ballon contient des grelots qui le rendent audible, et un guide placé derrière le but adverse oriente les attaquants à la voix.
Cette discipline reste largement méconnue du grand public, alors même que la France y aligne l’une des meilleures équipes du monde depuis quinze ans. Championne paralympique en 2024 à Paris, championne d’Europe en titre, la sélection dirigée par Toussaint Akpweh arrivait à Strasbourg avec le statut de favorite et l’a assumé jusqu’au bout.
Le résultat sportif n’est pourtant pas ce qui a le plus marqué les joueurs à la sortie du terrain. Ce qui a changé cette semaine à Strasbourg tient en un chiffre, celui de la fréquentation, et il pose une question qui dépasse le cadre d’une finale continentale : que se passe-t-il quand un para-sport trouve enfin son public ?
Une finale décidée à la dixième minute
Frédéric Villeroux a fait la différence sur sa première vraie occasion. Au terme d’un slalom dans la défense anglaise, le capitaine tricolore a déclenché une frappe du pointu qui a fini sa course dans le petit filet gauche du gardien adverse. Ce but à la dixième minute est resté le seul de la rencontre, dans un match nettement plus fermé que leur première confrontation du tournoi.
La suite de la première période a été hachée. Babacar Niang puis Villeroux ont encore sollicité le gardien anglais aux seizième et dix-septième minutes, avant que Martin Baron ne quitte le terrain à la dix-huitième, victime d’un saignement de nez après un contact. Khalifa Youme l’a remplacé, et Baron est revenu après la pause, le nez intact. Villeroux a frôlé le doublé juste avant la mi-temps, son tir passant contre le poteau droit.
Les Bleus ont ensuite tenu leur avantage sans jamais paniquer. Ils ont échappé à l’égalisation à la vingt-cinquième minute, lorsque l’attaquant anglais Amjid n’a pas trouvé assez de force en bout de course face au gardien Bartolomucci. Un seul but d’écart suffit dans une discipline où les scores restent bas, et la France l’a compris depuis longtemps.
Sept jours de compétition sans la moindre défaite
Le parcours des Bleus dans ce championnat d’Europe s’est déroulé sans le moindre accroc, du premier match de poule à la finale.
- 17 août, première journée du groupe A : France-Angleterre 4-1, avec un quadruplé de Frédéric Villeroux ;
- 18 août, deuxième journée : France-Grèce 3-0 ;
- 19 août, troisième journée : Allemagne-France 0-1 ;
- 21 août, demi-finale : France-Italie 1-0 ;
- 23 août, finale : France-Angleterre 1-0.
Cinq matchs, cinq victoires, neuf buts marqués et un seul encaissé. La progression du volume offensif s’est inversée au fil du tournoi, signe que les adversaires ont ajusté leur défense après le carton du premier jour. La qualification pour la finale s’était jouée deux jours plus tôt, dans une demi-finale portée par Babacar Niang.
Villeroux, l’homme des grands rendez-vous
Le capitaine des Bleus s’est construit une réputation de buteur décisif dans les moments qui comptent. Aux Jeux paralympiques de Paris 2024, c’est lui qui avait inscrit le tir au but victorieux en finale contre l’Argentine, sur le terrain installé au pied de la tour Eiffel. Il a signé cette fois le but du titre européen, deux ans après avoir participé au sacre de 2022.
Son quadruplé du premier match contre l’Angleterre avait donné le ton, mais la finale a montré un joueur au service du collectif plutôt qu’un attaquant à statistiques. Il a lui-même souligné que son équipe avait mieux pressé et mieux fait circuler le ballon que lors du premier match, tout en reconnaissant que le secteur offensif restait perfectible. Gagner 1-0 lui convenait parfaitement.
Mille personnes en tribunes, contre trois d’ordinaire
L’écart d’affluence est le chiffre qui a le plus frappé les joueurs. Le cécifoot se pratique habituellement devant une poignée de spectateurs, souvent des proches et des bénévoles. La finale de Strasbourg a rassemblé plus de mille personnes, un niveau que la sélection n’avait connu qu’aux Jeux paralympiques.
Y’a beaucoup d’émotion. Regardez, y’a plus de mille personnes c’est énorme. D’habitude on est trente y’a que trois personnes autour du stade. C’est énorme, c’est bien j’espère que ça va continuer l’engouement. On est des personnes comme les autres, on peut travailler et tout et tout.
Frédéric Villeroux, capitaine de l’équipe de France de cécifoot, au micro de France Télévisions après la finale de l’Euro, le 23 août 2026
Cette question de la visibilité revient régulièrement dans le para-sport français. Nous l’avions déjà observée lors d’une compétition de football unifié organisée à Charléty, où le contact direct avec le public déplaçait davantage les représentations qu’un discours institutionnel. Voir jouer change le regard plus vite que lire une brochure.
Quatre étoiles européennes et un titre paralympique
La France en est à son quatrième sacre continental, après ceux de 2009, 2011 et 2022. Ce palmarès la place parmi les nations dominantes du cécifoot européen, dans une discipline où le Brésil et l’Argentine conservent l’avantage à l’échelle mondiale. La régularité française repose sur un noyau de joueurs stable plutôt que sur un renouvellement permanent.
L’organisation de cette quatorzième édition en Alsace n’était pas anodine. La France n’avait plus accueilli l’Euro depuis Nantes en 2009, après une première édition à Vincennes en 2001. Accueillir la compétition permet de mobiliser un public local et des bénévoles, ce qui explique en partie l’affluence observée cette semaine. Le lieu de la compétition pèse autant que le niveau sportif quand il s’agit d’attirer des spectateurs.
Ce que la suite réserve à cette équipe
Frédéric Villeroux a été interrogé sur les Jeux paralympiques de Los Angeles, prévus en 2028. Il n’a pas fermé la porte, mais a rappelé une réalité que tous les sportifs connaissent : « c’est le corps qui décide ». Le capitaine a évoqué des problèmes de genou survenus cette saison, qui pèseront dans son choix.
La sélection dispose de deux ans pour préparer cette échéance, avec la même génération ou avec une autre. Le vrai test se jouera loin des tribunes de Strasbourg, dans les clubs qui absorberont, ou non, un afflux de licenciés dans les gymnases. Une finale à mille spectateurs ne vaut que si elle débouche sur des créneaux, des ballons sonores et des éducateurs formés dans les gymnases de province.
