Trois confédérations contre Infantino : la FIFA joue son autorité à sept mois de l’élection

11/08/2026 à 18h20  ·  Clément Haddad  ·  6 minutes à lire

L'UEFA, la Concacaf et l'AFC ont publié lundi une lettre ouverte réclamant, sans jamais le nommer, le départ du président de la FIFA. Derrière la querelle d'instances se joue le contrôle des revenus du Mondial, et donc de ce qui redescend jusqu'aux clubs.

Trois des six confédérations continentales du football ont signé lundi 10 août une lettre ouverte commune, et leur destinataire n’y est jamais nommé. L’UEFA pour l’Europe, la Concacaf pour l’Amérique du Nord et l’AFC pour l’Asie y demandent, à mots à peine couverts, le départ de Gianni Infantino de la présidence de la FIFA. Cette dernière est l’instance mondiale du football, qui fédère 211 associations nationales et organise la Coupe du monde.

La crise dure depuis deux semaines et ne se referme pas. Elle oppose des institutions dont le grand public ignore souvent le fonctionnement, alors qu’elles décident du format des compétitions, du calendrier des sélections et de la redistribution de sommes considérables vers les fédérations. Le football se joue aussi hors du terrain : qu’est-ce qui se dispute exactement dans ce bras de fer ?

Une lettre ouverte qui ne cite jamais son destinataire

Le texte commun des trois confédérations tient en quelques paragraphes et évite soigneusement le nom du président. Il pose un principe, celui d’un football qui n’appartiendrait à aucun individu, puis en tire une conséquence directe : la confiance rompue par ce qu’elles qualifient de tromperie rend le mandat intenable.

Le leadership ne consiste pas à détenir ou à exiger un pouvoir à conserver. C’est un devoir de service envers la famille du football.

Lettre ouverte commune de l’UEFA, de la Concacaf et de l’AFC, publiée le 10 août 2026

Les signataires visent explicitement la lettre adressée le mercredi précédent par la FIFA à ses 211 fédérations, qui reconnaissait des erreurs de méthode. Selon eux, ce courrier ne va pas au fond du problème et ne reconnaît pas que la proposition elle-même était erronée. La nuance n’est pas rhétorique : admettre une faute de procédure n’engage à rien, admettre une faute de jugement ouvre la voie à une remise en cause du mandat.

Les trois instances reprochent enfin à la direction de la FIFA d’avoir convoqué une réunion d’urgence sans y inviter d’élus au Conseil, et de ne pas s’être rendue au siège de Zurich pour s’adresser au personnel. Elles y voient du silence là où il devrait y avoir des responsabilités, et de la distance là où il devrait y avoir de la transparence.

À l’origine, un projet d’ouverture à des investisseurs privés

Le déclencheur remonte à la fin juillet. La FIFA a travaillé, sans concertation avec ses membres, à la création d’une société commerciale destinée à accueillir des investisseurs privés dans l’exploitation de son actif le plus précieux, la Coupe du monde. Céder une participation dans le Mondial revenait à faire entrer des capitaux extérieurs dans un tournoi qui appartient statutairement aux fédérations.

Le projet a été abandonné sous la pression, et la FIFA a présenté des excuses. Le mal était fait : la méthode a heurté jusqu’aux fédérations que la manne financière promise pouvait séduire, et la riposte européenne a privé ces dernières de la rallonge attendue. Cette séquence est le prolongement direct du bras de fer juridique engagé début août, qui s’est déplacé du terrain du droit vers celui de la politique interne.

Les forces en présence

La géographie du conflit se lit confédération par confédération, et elle est moins tranchée qu’il n’y paraît. Voici l’état des positions publiques à ce stade.

  • l’UEFA, la Concacaf et l’AFC réclament des comptes et menacent, côté européen, de boycotter les tournois de la FIFA ;
  • les confédérations africaine et sud-américaine continuent de soutenir Gianni Infantino ;
  • le Mexique s’est publiquement démarqué de sa propre confédération pour réaffirmer son soutien au président sortant ;
  • les États-Unis et le Canada, coorganisateurs du dernier Mondial, ont appuyé la demande de changements significatifs sur la gouvernance ;
  • l’AFC apparaît divisée, la Jordanie prenant la tête des opposants quand le Qatar, le Koweït ou l’Indonésie sont venus au secours du dirigeant.

Cette cartographie explique la prudence du texte commun. Les trois confédérations frondeuses cherchent moins à imposer un rapport de force qu’à rallier les nombreuses fédérations restées silencieuses, celles qui n’ont pas intérêt à se fâcher avec le camp perdant, quel qu’il soit.

Une majorité arithmétique qui ne vaut pas une majorité de vote

Sur le papier, l’addition est favorable aux frondeurs. Les pays membres des trois instances européennes, nord-américaines et asiatiques représentent une confortable majorité des voix dans le système électoral de la FIFA, où chaque fédération pèse le même poids, du Brésil aux Îles Cook. Le calcul est pourtant trompeur.

Aucune discipline de vote n’est garantie dans ces scrutins. Une confédération peut prendre position sans que ses membres suivent, comme le Mexique vient de le démontrer, et le vote se déroule à bulletin secret lors du congrès. Les précédents ne manquent pas de dirigeants réélus malgré une contestation bruyante dans les semaines précédentes.

Les trois instances ont d’ailleurs pris soin de désamorcer le procès en intérêt financier. Elles assurent que le sujet n’est pas l’argent, rappellent avoir réclamé une distribution responsable des réserves de la FIFA, et affirment ne pas vouloir revenir sur l’élargissement des compétitions ni sur les dotations liées à la Coupe du monde. Le message vise les fédérations les plus dépendantes des versements de Zurich.

Ce que la crise change pour le football de tous les jours

Un spectateur peut légitimement se demander en quoi cette querelle le concerne. La réponse tient dans le circuit de l’argent : les revenus du Mondial, dont l’édition record de l’été 2026 a encore accru le volume, financent des programmes de développement, des terrains, des formations d’éducateurs et des compétitions de jeunes jusque dans les fédérations les plus modestes. Qui contrôle ce robinet oriente le football amateur bien au-delà des sièges fédéraux.

La menace européenne de boycott des tournois de la FIFA n’est pas non plus anodine pour le calendrier des supporters. Elle rejoint les débats ouverts par le passage du Mondial à 48 équipes, où la question du nombre de matchs et de leur répartition dans la saison revient à chaque réforme. Un football gouverné dans le conflit produit des calendriers instables.

Sept mois avant Rabat

L’élection présidentielle de la FIFA est fixée au 18 mars 2027, à Rabat. Gianni Infantino s’y dirigeait il y a quelques semaines encore vers une reconduction tranquille, portée par un Mondial plus lucratif que jamais. Le calendrier joue désormais contre lui : sept mois, c’est assez long pour que la contestation s’installe, et assez court pour qu’une candidature alternative crédible reste difficile à monter. Les statuts de l’instance sont consultables sur le site de l’UEFA pour la partie européenne du dossier.

Reste la question que personne ne pose frontalement. Une gouvernance qui se règle par lettres ouvertes interposées, sans instance d’arbitrage reconnue par tous, dit quelque chose de la maturité institutionnelle du sport le plus pratiqué au monde. Les fédérations silencieuses trancheront, et leur silence actuel est déjà une position : celle d’un football qui préfère attendre de savoir qui gagne avant de choisir.

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