Sierre-Zinal sans Jornet ni Bonnet : triplé kényan et record manqué de cinquante secondes

10/08/2026 à 19h24  ·  Clément Haddad  ·  5 minutes à lire

Privée de son recordman et de son favori local, la 53e édition de Sierre-Zinal a offert un podium masculin intégralement kényan et une victoire féminine arrachée après une chute. Reste à savoir ce que ce chrono dit de la nouvelle hiérarchie.

La 53e édition de Sierre-Zinal s’est élancée samedi 8 août sans les deux hommes que le public valaisan attendait. Kilian Jornet et Rémi Bonnet ont déclaré forfait à quelques semaines d’intervalle, laissant la plus célèbre course de montagne d’Europe orpheline de son recordman et de son favori local.

L’épreuve suisse relie Sierre à Zinal sur 31 kilomètres, avec 2 200 mètres de montée pour seulement 1 100 mètres de descente, le tout culminant à 2 400 mètres. Son surnom de course des cinq 4000 vient des sommets qui bordent le tracé, et elle compte cette année pour la Coupe du monde de course en montagne comme pour les Golden Trail World Series. Une course privée de ses deux têtes d’affiche perd-elle vraiment son intérêt ?

Un triplé kényan et un record qui a tremblé

Le Britannique Jacob Adkin, champion d’Europe de course en montagne, a pris les commandes dès les premières pentes et durci la course dans la longue ascension vers Ponchette. Le duo kényan Philemon Kiriago et Patrick Kipngeno a laissé filer, puis recollé. Les deux hommes se sont retrouvés seuls en tête à l’Hôtel Weisshorn, séparés par quelques secondes à peine, tandis qu’Adkin payait son entame.

La course a ensuite basculé sur un incident. Kiriago a commis une erreur de parcours et perdu du terrain, au point que beaucoup l’ont cru battu. Le Kényan, qui fêtera ses 25 ans dans deux jours, s’est recalé sans paniquer, est revenu sur son compatriote, puis a repris les commandes dans la dernière partie du tracé.

Il a coupé la ligne à Zinal en 2 h 26′24″, avec 32 secondes d’avance sur Kipngeno et 3′12″ sur Michael Selelo Saoli, pour un podium intégralement kényan. Le record absolu de la course, les 2 h 25′34″ signés par Kilian Jornet en 2024, tient donc pour cinquante secondes, selon les classements publiés par l’organisation. Sans son détour involontaire, le vainqueur passait probablement dessous, ce qui restera la grande question de cette édition.

Chez les femmes, une victoire arrachée dans la descente

Le scénario féminin a été plus mouvementé encore. La Britannique Morven Goodrum, championne d’Europe 2026 de course en montagne en montée, a imprimé un tempo qui a fait exploser le peloton dans l’ascension vers Chandolin. Elle a mené la course pendant plus de vingt kilomètres avant de céder sur le terrain qui lui convenait le moins.

La bascule s’est jouée dans les sept derniers kilomètres, ceux où le tracé plonge de 750 mètres vers Zinal. La Roumaine Monica Madalina Florea, 33 ans, est revenue puis a débordé Goodrum, avant de se faire une frayeur sérieuse : une chute en pleine descente qui aurait pu lui coûter la victoire. Elle s’est relevée, est repartie et a conservé son avance jusqu’à l’arrivée.

Florea s’impose en 2 h 55′44″, devant la tenante du titre kényane Caroline Kimutai, revenue de la cinquième place pour finir à 46 secondes, et Goodrum, troisième à 1′28″. La Valaisanne Oria Liaci, 24 ans, quatrième comme l’an dernier, a réalisé son objectif de la saison en descendant sous les trois heures avec 2 h 58′36″.

Deux forfaits qui ont vidé l’affiche

L’édition 2026 restera d’abord marquée par ce que le plateau n’avait pas. Les deux absences se sont enchaînées à quinze jours d’intervalle, pour des raisons médicales sans ambiguïté :

  • Kilian Jornet, décuple vainqueur et détenteur du record, a annoncé son forfait le 16 juillet, avec un ménisque latéral endommagé, un cartilage abîmé et un œdème osseux au genou gauche ;
  • le diagnostic faisait suite à son abandon sur la Western States 100 début juillet, au 61e kilomètre ;
  • Rémi Bonnet, favori du public suisse, a renoncé le 31 juillet après une déchirure musculaire au mollet droit ;
  • les deux hommes visent désormais Chamonix, l’UTMB fin août pour le premier, l’OCC du 27 août pour le second.

Ces renoncements ont un point commun. Deux athlètes habitués aux retours précipités ont cette fois choisi la patience, ce qui en dit long sur l’évolution de la gestion des carrières dans un sport où la charge s’accumule d’année en année.

Le virage gruérien, cette marée de supporters fribourgeois massée chaque année dans la montée vers l’Hôtel Weisshorn, est resté silencieux faute de champion local à encourager.

Ce que dit l’absence d’un patron

Pendant plus d’une décennie, Sierre-Zinal et Kilian Jornet ont formé un couple presque indissociable. Le Catalan y a construit une part de sa légende, et son record de 2024 reste la borne que tout le monde vise. Son forfait a été annoncé sans détour, dans une déclaration qui tranche avec ses habitudes de compétiteur pressé de revenir.

Même si j’adore cette course, je ne serai pas en lice à Sierre-Zinal cette année. Je préfère laisser passer du temps plutôt que de me précipiter pour revenir.

Kilian Jornet, annonçant son forfait pour Sierre-Zinal, le 16 juillet 2026

Le directeur de la course, Vincent Theytaz, a raconté au Nouvelliste avoir reçu un message du Catalan pendant la semaine, qui se disait plus tendu à l’idée de suivre l’épreuve à la télévision que de la courir. L’anecdote résume assez bien le lien entre un coureur et une course qu’il a dominée dix fois.

La montagne parle désormais kényan

Le podium masculin dit autre chose que la simple absence des favoris européens. Trois Kényans se sont partagé les places, Kiriago signant sa troisième victoire et son quatrième podium sur l’épreuve. La bascule s’est opérée en quelques saisons seulement, sur un terrain longtemps considéré comme la chasse gardée des spécialistes alpins.

Les coureurs d’Afrique de l’Est apportent une vitesse de base venue de la piste et de la route, que le format court de Sierre-Zinal valorise plus que les ultras de montagne. Le contraste est net avec les grandes traversées où les Européens continuent de dominer, comme le record du sentier corse signé cet été.

Ce que la course des cinq 4000 gagne à changer de visage

Une édition sans star reste une édition avec 2 500 participants, dont l’immense majorité vient chercher autre chose qu’un chrono. Sierre-Zinal appartient à cette poignée d’épreuves où l’élite mondiale et les marcheurs du dimanche empruntent le même sentier le même jour, ce qui reste le meilleur argument de la course de montagne face aux formats fermés.

Le chrono de Kiriago, à cinquante secondes d’une référence que beaucoup jugeaient inatteignable, indique surtout que la hiérarchie s’est resserrée. La prochaine édition remettra en présence le recordman, son dauphin fribourgeois et un contingent kényan qui ne compte pas rendre ce qu’il vient de prendre. Une discipline qui attire chaque année davantage de pratiquants a rarement offert un rendez-vous aussi ouvert, et les carrières s’y prolongent désormais bien au-delà de ce qu’on imaginait.

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