Il traverse la Corse du nord au sud, relie Calenzana à Conca et passe pour le sentier de grande randonnée le plus exigeant d’Europe. Le GR20, c’est environ 160 km pour 12 000 m de dénivelé positif, des dalles de granite, des chaînes fixées dans la roche et des refuges espacés de plusieurs heures de marche. Chaque été, des milliers de randonneurs s’y engagent pour douze à seize jours d’itinérance.
Le 9 juillet, François D’Haene l’a bouclé en 29 h 46. Le traileur savoyard, 40 ans, est devenu le premier à descendre sous la barre des trente heures sur cet itinéraire, effaçant les 30 h 25 de Lambert Santelli établies en 2021. Entre une traversée en deux semaines et une traversée en une nuit et un jour, c’est pourtant le même sentier. Qu’est-ce qui sépare réellement ces deux façons de le parcourir ?
Vingt-neuf heures et quarante-six minutes de granite
Le départ a été donné à 4 h 30 depuis Calenzana, un mercredi, après deux reports pour cause de météo défavorable. D’Haene a choisi ce créneau pour profiter de températures plus supportables avant le retour d’un épisode de forte chaleur sur l’île. Le calendrier a compté autant que l’entraînement dans la réussite de la tentative.
À Vizzavona, à mi-parcours, il possédait déjà plus de cinquante minutes d’avance sur l’ancienne référence. La partie sud, plus technique, a été avalée de nuit, sur un terrain où la moindre erreur de pied coûte cher. Il a franchi la ligne à Conca avec 39 minutes de gain sur la marque précédente, et près d’une heure vingt de mieux que son propre temps de 2016 (31 h 06).
Le quadruple vainqueur de l’UTMB, sacré en 2012, 2014, 2017 et 2021, n’en était pas à sa première tentative sur ce terrain. Dix ans séparent ses deux records sur le GR20, un écart rare dans un sport où les carrières se referment tôt.
Une tentative montée comme une expédition
Un record en solitaire sur un sentier balisé ne s’improvise pas. Le printemps a servi à préparer le terrain, et l’organisation reposait sur plusieurs éléments identifiables :
- des reconnaissances répétées des sections clés du parcours au cours des mois précédents ;
- une évaluation de l’état des sentiers après un hiver particulièrement enneigé ;
- une équipe de proches assurant le ravitaillement aux points de passage accessibles ;
- un suivi en temps réel diffusé sur les réseaux sociaux tout au long de la traversée.
Ce dernier point marque une évolution du genre. Les records d’itinéraires se couraient autrefois dans une quasi-confidentialité, validés après coup par quelques témoins. La performance est devenue un spectacle suivi en direct, avec ce que cela implique de visibilité pour les partenaires cités à chaque étape.
Xavier Thévenard avait ouvert cette voie en 2020, en partageant sa tentative bouclée en 32 h 32. Le procédé a ses détracteurs, qui y voient une dérive promotionnelle, et ses défenseurs, pour qui la transparence du suivi est aussi ce qui rend la performance vérifiable.
Ce que le recordman dit de son propre projet
Interrogé à l’arrivée, François D’Haene a insisté moins sur le chronomètre que sur la méthode qui l’a rendu possible.
Revenir sur le GR20 dix ans après mon premier record avait une signification particulière. Je voulais voir ce que l’expérience, la patience et une préparation plus méthodique pouvaient apporter à un projet aussi exigeant. Passer sous la barre des 30 heures sur un tel parcours est incroyablement gratifiant.
François D’Haene, à son arrivée à Conca, le 9 juillet 2026
Le propos vaut bien au-delà de l’ultra-endurance. À 40 ans, un athlète ne compense plus par la fraîcheur physiologique : il compense par la connaissance du terrain et la gestion de l’effort. C’est exactement le levier dont dispose un pratiquant amateur, souvent mieux servi par la préparation que par le volume d’entraînement.
Le même sentier, deux échelles de temps
Un randonneur ordinaire parcourt le GR20 en douze à seize étapes, avec un sac de huit à douze kilos et des nuits en refuge ou sous tente. Il marche entre cinq et huit heures par jour, pour un dénivelé quotidien de 800 à 1 500 m. Rapporté à la journée, l’effort reste comparable à celui d’une grosse sortie de montagne, répété deux semaines de suite.
La difficulté du GR20 ne tient pas à sa longueur mais à la nature du terrain. Les portions de granite poli, les passages câblés du cirque de la Solitude ou les descentes interminables sollicitent la proprioception et les articulations bien davantage qu’un sentier alpin classique. Les abandons, fréquents, surviennent le plus souvent dans les trois premiers jours.
Ce que le record de D’Haene rend visible, c’est l’écart entre deux usages du même espace. L’un cherche la performance, l’autre l’immersion. Les deux se croisent sur les mêmes cailloux, et l’attrait médiatique du premier alimente directement la fréquentation du second, comme le regain d’intérêt pour la marche en montagne l’a montré ces dernières années.
Ce que le GR20 exige d’un marcheur ordinaire
Le sentier reste accessible à un randonneur entraîné, à condition de traiter la préparation avec sérieux. Quelques points font la différence entre une traversée réussie et un abandon au troisième jour :
- une préparation physique de plusieurs mois incluant des sorties longues avec dénivelé et sac chargé ;
- des chaussures rodées et une gestion attentive des pieds, premier motif d’abandon devant la fatigue ;
- des départs très matinaux pour éviter les heures les plus chaudes, un réflexe que l’adaptation des horaires à la chaleur impose désormais chaque été ;
- une réservation anticipée des refuges, obligatoire sur l’itinéraire et complète plusieurs semaines à l’avance en juillet et en août ;
- la consultation quotidienne des bulletins météo, les orages de fin de journée constituant le principal danger objectif.
La Fédération française de la randonnée pédestre, qui balise et entretient le réseau des sentiers de grande randonnée, publie des cotations permettant d’évaluer l’exigence technique d’un itinéraire avant de s’y engager. Le GR20 figure dans la catégorie la plus élevée, ce que sa réputation ne dit pas toujours assez clairement.
Un sentier de plus en plus convoité
Le GR20 est devenu l’un des terrains de jeu les plus recherchés du trail estival. Aurélien Dunand-Pallaz, vainqueur de la Diagonale des Fous et de la Hardrock 100 en 2023, a annoncé son intention de s’attaquer au record en septembre. La marque de D’Haene pourrait donc ne pas tenir la saison, à l’image de ces records d’itinéraires qui s’échangent désormais tous les deux ou trois ans, comme le montre aussi la longévité inattendue des ultra-traileurs français.
Cette attention a une contrepartie. Un sentier célèbre est un sentier fréquenté, et l’érosion des portions les plus exposées, la saturation des refuges et la gestion des déchets constituent des sujets bien réels pour le Parc naturel régional de Corse. La popularité d’un itinéraire finit toujours par se payer sur le terrain, et l’arbitrage entre accès libre et préservation se posera avec de plus en plus d’acuité à mesure que les records feront parler du GR20.
