Pendant quarante ans, un plan d’entraînement venait d’un magazine, d’un entraîneur de club ou d’un ami un peu plus rapide. Une enquête menée auprès de 3 000 Français par l’enseigne SportsShoes vient d’ajouter une quatrième source à la liste : 8 % des coureurs demandent désormais leurs séances à ChatGPT ou à un autre outil d’intelligence artificielle générative.
Le chiffre paraît modeste jusqu’à ce qu’on le décompose par génération. Chez les 14-29 ans, il grimpe à 28 %, soit plus d’un coureur sur quatre. Ce basculement s’opère en quelques saisons, sans passer par les canaux qui structuraient jusqu’ici la transmission du savoir sportif. Reste à savoir ce qu’un plan écrit par une machine apporte réellement à quelqu’un qui court trois fois par semaine.
Ce que mesure l’enquête
L’étude dessine d’abord un pays qui court beaucoup. 23 % des Français déclarent courir en extérieur au moins une fois par mois, soit près d’un sur quatre, et la génération Z apparaît comme la plus active avec 31 % de pratiquants réguliers, devant les millennials et la génération X.
La géographie compte aussi. Nice arrive en tête des villes où l’on court le plus, avec 32 % de pratiquants réguliers, devant Strasbourg, Paris et Marseille. Le climat et l’accès rapide à des terrains variés expliquent l’essentiel de l’écart, la proximité entre ville et relief pesant davantage que la densité d’équipements.
Le trail représente désormais 22 % des pratiques déclarées, un niveau proche de celui de la route. Les plus jeunes courent plutôt en ville et sur tapis, quand les générations plus âgées se tournent vers les sentiers et les formats longs. La frontière entre les deux disciplines s’efface, et le vocabulaire d’entraînement circule d’un univers à l’autre.
Ce qu’une intelligence artificielle traite bien, et ce qu’elle ne voit pas
L’attrait est facile à comprendre. Un modèle génératif produit en quelques secondes une réponse structurée, gratuite, disponible à minuit un dimanche. Encore faut-il savoir ce qui entre réellement dans ce calcul :
- il assemble très vite une trame de séances cohérente à partir d’un objectif et d’un nombre de sorties ;
- il n’a accès ni à votre historique de blessures ni à votre fatigue du jour, sauf si vous la lui décrivez ;
- il ne voit pas votre foulée, votre posture ni la façon dont vous encaissez une descente ;
- il ne vous dira pas de renoncer à une séance, faute de percevoir ce qu’un entraîneur lit sur un visage.
Un plan reste un document. Ce qui fait progresser, c’est la manière dont il est ajusté semaine après semaine, et cet ajustement suppose des informations qu’aucun outil ne collecte tout seul.
Les coachs humains ne disparaissent pas pour autant du paysage. La Fédération française d’athlétisme met des séances et des entraîneurs à disposition de ses clubs, et l’encadrement collectif reste la voie la plus solide pour qui débute.
Le plan d’entraînement s’est banalisé
L’arrivée de l’intelligence artificielle s’inscrit dans un mouvement bien plus large. Le Baromètre du Running publié par RunMotion Coach, réalisé en avril auprès de plus de 3 200 coureurs réguliers, montre que 74 % d’entre eux suivent un plan d’entraînement, via une application, un coach personnel ou un club. La pratique connectée atteint un niveau record, avec 98 % d’utilisateurs d’applications et 97 % de porteurs de montre GPS.
Cette structuration change la nature de la progression. Courir plus ne suffit plus : les coureurs cherchent à courir mieux, et le renforcement musculaire, le sommeil ou la récupération entrent dans l’équation au même titre que le kilométrage. Le principe vaut bien au-delà de la course à pied, comme l’a raconté un perchiste français après une saison bouleversée par une blessure au dos.
Ça nous a appris qu’on ne progresse pas à la perche uniquement en sautant. La vitesse est essentielle.
Zackaria Dia, entretien accordé à la Fédération française d’athlétisme, 16 juin 2026
La facture suit la même pente
Le running a longtemps servi d’exemple de sport accessible. Les chiffres racontent une autre histoire. L’enquête SportsShoes établit un budget moyen de 822 € par an et par coureur, dont plus de 158 € pour les seules chaussures, environ 95 € de vêtements et plus de 85 € de technologies connectées.
Chez les pratiquants les plus assidus, la note monte encore. Le Baromètre du Running place le budget annuel moyen à 1 138 €, avec 505 € d’inscriptions aux courses, 428 € d’équipement et 205 € consacrés à l’entraînement. Le prix moyen d’une paire de chaussures de route atteint 148 €, pour trois paires usées par an.
Le trail amplifie encore le phénomène, entre sac d’hydratation, bâtons, frontale et veste imperméable. La montre qui transforme chaque effort en données occupe désormais une ligne budgétaire à part entière, et l’abonnement à une application de coaching s’y ajoute souvent.
Pourquoi les Français courent, en 2026
Les motivations, elles, résistent à cette technicisation. L’amélioration de la condition physique reste la première raison invoquée, citée par 40 % des pratiquants, mais la réduction du stress et la santé mentale progressent nettement. Beaucoup décrivent la course comme une parenthèse sans écran, ce qui ne manque pas d’ironie au moment où l’entraînement se numérise.
Le Baromètre confirme ce déplacement. Parmi les objectifs cités pour 2026, se faire plaisir arrive en tête avec 64 %, devant battre ses records personnels et courir régulièrement sans se blesser. Ce qui fait tenir les sportifs amateurs ressemble donc assez peu à ce que promettent les plans les plus sophistiqués.
Ce que l’arrivée des machines déplace vraiment
Une IA générative ne remplace pas un entraîneur, mais elle remplace quelque chose : l’absence de plan. Le coureur qui n’aurait jamais poussé la porte d’un club et qui alignait des sorties identiques depuis trois ans dispose désormais d’une trame, même imparfaite. La question n’est plus l’accès au savoir mais sa qualité, et le tri devient l’affaire du pratiquant.
Le mouvement ne va pas s’inverser, et les 28 % de la génération Z ressembleront probablement à la moyenne d’ici quelques saisons. Ce qui se joue tient à la place laissée aux clubs, aux entraîneurs et à cette pratique collective qui reste, dans un pays de treize millions de coureurs, le meilleur rempart contre les blessures. Les prochaines études diront lequel des deux modèles fait le plus progresser.
