Un million de spectateurs en 1925 : la Traversée de Paris à la nage revient dans la Seine

07/08/2026 à 16h38  ·  Clément Haddad  ·  5 minutes à lire

La préfecture de police a validé un parcours de 8,5 kilomètres entre la Bibliothèque nationale de France et le quai de Grenelle. Une épreuve populaire disparue depuis près d'un siècle, remise sur pied par un ancien nageur olympique qui s'y emploie depuis 2012.

Au début du XXe siècle, la Traversée de Paris à la nage était l’un des rendez-vous populaires de la capitale. Organisée par le quotidien sportif L’Auto, elle envoyait les nageurs sur plus de dix kilomètres, du pont National au viaduc d’Auteuil, sous les yeux d’une foule considérable : jusqu’à un million de spectateurs massés le long des berges. Puis le fleuve s’est fermé, la baignade a été interdite, et l’épreuve a disparu des mémoires.

Elle revient cet été. La préfecture de police a donné son accord pour une nouvelle Traversée de Paris à la nage, sur un tracé d’environ 8,5 kilomètres entre la Bibliothèque nationale de France, dans le 13e arrondissement, et le quai de Grenelle, dans le 15e. L’épreuve sera réservée aux nageurs expérimentés. Une question mérite d’être posée avant le coup de sifflet : qu’est-ce qui a changé pour qu’un fleuve interdit à la baignade pendant un siècle redevienne un stade ?

Une épreuve que la ville avait laissée s’éteindre

La Traversée appartenait à une époque où la natation se pratiquait dehors, dans les fleuves et les bassins flottants amarrés aux quais. Les foules qu’elle attirait n’avaient rien d’exceptionnel pour l’époque : le sport de plein air était alors un spectacle de rue, gratuit et accessible, au même titre que les arrivées de courses cyclistes.

La dégradation de la qualité de l’eau et l’essor des piscines couvertes ont eu raison de ce modèle. L’interdiction de se baigner dans la Seine, prononcée en 1923, a scellé la rupture. Pendant plusieurs décennies, la natation française s’est entièrement construite dans des bassins de 25 ou 50 mètres, chlorés et chauffés.

Le retour du fleuve a d’abord été un chantier d’assainissement avant d’être un projet sportif. Les contrôles sanitaires menés depuis les Jeux ont installé une routine de mesures quotidiennes qui conditionne aujourd’hui chaque épreuve. Sans cette infrastructure invisible, aucune course n’aurait lieu.

Ce que l’autorisation prévoit exactement

Le dossier validé pour l’été 2026 encadre strictement l’épreuve. Les paramètres retenus donnent la mesure de l’exercice.

  • Un parcours d’environ 8,5 kilomètres, entre la Bibliothèque nationale de France et le quai de Grenelle ;
  • Un accès limité aux nageurs expérimentés, à l’exclusion des débutants et des pratiquants occasionnels ;
  • Un accord délivré par la préfecture de police, distinct des autorisations de baignade estivale ;
  • Un protocole sanitaire quotidien, seul juge du maintien ou du report de l’épreuve.

La distance n’est pas anodine. Huit kilomètres et demi représentent près de trois heures d’effort continu pour un nageur de bon niveau, dans une eau dont la température et le courant varient d’un jour à l’autre.

Derrière ce dossier technique, il y a surtout une obstination vieille de quatorze ans.

L’ancien olympien qui pousse depuis 2012

Laurent Neuville a nagé pour l’équipe de France aux Jeux de Los Angeles en 1984 puis de Séoul en 1988, avant de raccrocher à 25 ans. Il n’a jamais quitté le milieu : il continue de s’entraîner et de courir en catégorie maîtres, ouverte aux nageurs de 25 ans et plus. C’est en 2012 qu’il fonde l’association Paris Swim, avec l’idée de sortir la natation des bassins.

La méthode a été celle du pas à pas. Open Swim Stars dans le canal de l’Ourcq dès 2015, puis une extension à plusieurs villes françaises, avant les premières compétitions dans la Seine en 2025. Ces dernières ont d’abord été annulées le matin même, puis reportées à la fin de l’été, où elles ont réuni 600 participants. En juillet 2026, l’Open Swim Harmonie Mutuelle a proposé au bras de Grenelle des formats de 1 et 2 kilomètres, avec ou sans palmes.

Ce travail de fourmi a produit un effet d’entraînement au-delà de la capitale.

Paris a joué un rôle déclencheur, ouvrant la voie à d’autres villes, comme Lyon ou Grenoble, désormais engagées dans la même dynamique et que j’accompagne.

Laurent Neuville, dans un entretien accordé à Paris.fr publié le 7 juillet 2026

La baignade urbaine, du sport à l’usage quotidien

La bascule la plus significative n’est peut-être pas sportive. Depuis cinq ans, une baignade éphémère est installée chaque été sur le canal Saint-Martin, dans le 10e arrondissement, avec la Ville de Paris. L’expérimentation a trouvé son public sans compromis sur l’encadrement, et elle est reconduite d’année en année.

Dans un pays où les épisodes de forte chaleur se multiplient, ces points d’eau surveillés jouent un rôle que les piscines municipales, souvent saturées et parfois fermées pour travaux, ne suffisent plus à assurer. Selon la Ville de Paris, plusieurs sites de baignade sont désormais ouverts au public chaque été dans la capitale.

Ce que l’eau libre demande à un nageur de bassin

Passer du carrelage au fleuve ne se résume pas à changer de décor. Il n’y a plus de ligne d’eau à suivre, plus de mur pour prendre appui, plus de repère visuel au fond. Le nageur doit relever la tête régulièrement pour se guider, ce qui casse l’alignement du corps et coûte de l’énergie.

S’ajoutent le courant, la température et la visibilité réduite, sans parler de la proximité des autres concurrents. Les différences entre bassin et milieu naturel expliquent qu’un nageur rapide sur 1 500 mètres en piscine puisse se retrouver en difficulté sur la même distance en rivière.

C’est aussi pour cela que l’épreuve reste fermée aux débutants. La sélection par le niveau n’est pas un privilège, c’est une condition de sécurité quand les secours doivent intervenir sur plusieurs kilomètres de berges.

Un fleuve, deux époques

Comparer 1925 et 2026 a quelque chose de vertigineux. La première Traversée rassemblait des foules parce que la ville n’avait pas d’autre spectacle sportif gratuit à offrir. La seconde revient dans un paysage saturé d’événements, de retransmissions et d’abonnements, où une épreuve gratuite au bord de l’eau redevient une rareté.

Le retour du fleuve pose aussi une question d’usage. Un cours d’eau assaini peut servir à la compétition, à la baignade encadrée, au transport de marchandises ou simplement à la fraîcheur des riverains. Les chiffres de la noyade estivale rappellent que l’ouverture d’un plan d’eau sans surveillance n’a rien d’un progrès.

Reste que l’image d’un peloton de nageurs remontant la Seine sous les ponts dit quelque chose de la manière dont une ville se réapproprie son environnement. Ce qui se joue dépasse largement le chronomètre, et les prochaines éditions diront si l’expérience tient dans la durée ou reste un épisode isolé.

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