Dans le langage du cyclisme, une ascension hors catégorie désigne un col si long et si raide qu’aucun barème ne parvient plus à le classer. Le Tourmalet en fait partie : 17,1 kilomètres à 7,3 % de pente moyenne, un sommet à 2 115 mètres, et une place à part dans la mémoire du Tour de France. Chaque passage y transforme une course en épreuve de vérité.
Ce jeudi 9 juillet, le peloton quitte Pau pour rejoindre Gavarnie-Gèdre au terme de 186,2 kilomètres et de cinq difficultés répertoriées, pour près de 4 000 mètres de dénivelé positif. Le Tourmalet ouvre les hostilités, l’arrivée se juge en altitude sur un site inédit, et le classement général va enfin cesser d’être une hypothèse. Que révèle vraiment une journée de montagne sur la hiérarchie d’un Tour ?
Un tracé qui ne laisse aucun répit
La veille, à Pau, le sprinteur néerlandais Olav Kooij avait réglé le peloton au terme d’une cinquième étape sans relief. Le contraste est brutal. Les organisateurs ont placé le géant pyrénéen dès les premières heures de course, ce qui interdit aux équipes de gérer l’étape comme une simple mise en jambes et oblige les leaders à se découvrir très tôt.
Torstein Træen, le coureur norvégien d’Uno-X Mobility, s’est élancé de Pau en jaune, héritage d’une échappée bien négociée. Jonas Vingegaard avait été le premier porteur du maillot après le contre-la-montre par équipes de Barcelone remporté par sa formation Visma-Lease a Bike, lors de l’étape inaugurale. Aucun des deux hommes n’a encore livré la moindre indication sur son état de forme réel en haute montagne.
L’arrivée à Gavarnie-Gèdre constitue l’autre nouveauté. Le site, dominé par le cirque de Gavarnie inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1997, n’avait jamais accueilli de final d’étape. Les coureurs y aborderont les derniers kilomètres avec près de quatre mille mètres de dénivelé dans les jambes, et la fatigue accumulée pèsera autant que la pente.
Les repères d’une sixième étape hors norme
Quelques chiffres suffisent à mesurer ce qui attend le peloton, et expliquent pourquoi les équipes préparent cette journée depuis des semaines :
- 186,2 kilomètres entre Pau et Gavarnie-Gèdre ;
- cinq cols répertoriés, dont le Tourmalet classé hors catégorie ;
- 17,1 kilomètres d’ascension à 7,3 % pour le seul Tourmalet ;
- 2 115 mètres d’altitude au sommet, point culminant de la journée ;
- près de 4 000 mètres de dénivelé positif cumulé.
La combinaison est rare. Une étape de montagne classique propose souvent une longue approche avant la première difficulté, ce qui permet aux équipiers de contrôler la course. Ici, le Tourmalet arrive trop tôt pour être neutralisé, et trop loin de l’arrivée pour que les attaques y soient décisives.
Les directeurs sportifs redoutent surtout ce que produit cette configuration : une sélection précoce, des équipes disloquées, et des leaders isolés quand l’altitude pèse sur les organismes. Le scénario a déjà coûté des Tours entiers à des favoris qui semblaient intouchables.
Les Pyrénées, laboratoire du Tour depuis 1910
Le massif n’a pas toujours figuré au programme. C’est le 21 juillet 1910 que le Tour franchit pour la première fois le Tourmalet et l’Aubisque, lors d’une étape démesurée reliant Bagnères-de-Luchon à Bayonne sur 326 kilomètres, sur des routes qui n’étaient alors que des chemins de terre. Octave Lapize, futur vainqueur, gravit une partie du col à pied.
Dans les premières pentes de l’Aubisque, épuisé, il met pied à terre et apostrophe Victor Breyer, l’un des envoyés du journal organisateur. Ses mots, rapportés par L’Auto, disent le rapport ambigu que cette course entretient avec la souffrance qu’elle met en scène, et ils n’ont jamais cessé d’être cités depuis.
Vous êtes des criminels ! Vous entendez ? Dites à Desgrange de ma part qu’on ne demande pas à des hommes un effort pareil. J’en ai assez.
Octave Lapize, s’adressant à Victor Breyer dans les pentes du col d’Aubisque, propos rapportés par le journal L’Auto lors de la première traversée des Pyrénées par le Tour de France, le 21 juillet 1910
Vingegaard, Pogačar et l’art de choisir son moment
Le duel entre le Danois et le Slovène structure la course depuis 2020. Tadej Pogačar attaque volontiers de loin, quitte à exposer ses réserves, quand Jonas Vingegaard construit ses succès sur une gestion millimétrée de l’effort et sur la puissance collective de Visma-Lease a Bike. Deux philosophies que le Tourmalet met à nu plus sûrement qu’un contre-la-montre.
Le placement dans l’ascension compte autant que les watts développés. Sur 17 kilomètres à plus de 7 %, une accélération produite trop tôt se paie dans les derniers kilomètres, et l’écart entre le premier et le dixième d’un groupe de favoris dépasse rarement deux minutes. Les leaders arbitrent entre gain immédiat et réserve pour les trois semaines à venir.
Une inconnue demeure : le maillot jaune de Torstein Træen. Un porteur inattendu contraint son équipe à rouler et modifie l’équilibre du peloton, parfois au bénéfice des favoris qui économisent leurs équipiers. La course se joue aussi sur ces calculs invisibles, très loin de l’image d’une simple explication entre grimpeurs.
Quand le col donne des idées à ceux qui pédalent le dimanche
Le Tourmalet est le col le plus emprunté de l’histoire du Tour, et sa route reste ouverte toute la belle saison à qui veut la gravir. Des milliers de cyclotouristes s’y présentent chaque été, sans dossard, avec des braquets plus cléments et des chronomètres qu’ils sont seuls à consulter. La même pente, le même sommet, une autre temporalité.
Cette porosité entre les professionnels et les pratiquants explique une partie de l’attrait du Tour. Regarder une étape pyrénéenne un après-midi de juillet, c’est mesurer ce que représentent 7 % de pente quand on les a soi-même affrontés. La dynamique dépasse le seul public masculin, comme le montre l’engouement croissant autour des pelotons féminins, et l’effet d’entraînement du duel entre les deux leaders se lit jusque dans les ventes de vélos.
Ce que le peloton laissera sur les pentes
Une étape comme celle de jeudi ne désigne pas un vainqueur du Tour. Elle élimine, en revanche, ceux qui n’en seront pas, et elle installe une hiérarchie que les seize étapes suivantes viendront confirmer ou contredire. Les secondes concédées à 2 115 mètres pèsent souvent plus lourd que celles perdues sur le plat.
Reste la question que pose chaque passage dans les Pyrénées depuis 1910. Une course qui tire sa légende de l’épuisement de ses coureurs, filmée aujourd’hui par des drones et disséquée en données de puissance, conserve-t-elle la même part de mystère ? Le Tourmalet, lui, n’a pas changé de pente, et c’est peut-être la dernière chose qui échappe encore aux calculs.
