Courir cent kilomètres d’une traite sur route, sans dénivelé pour faire diversion et sans paysage qui défile, reste l’un des exercices les plus exigeants de l’athlétisme. Le 100 km est une discipline d’ultrafond reconnue par World Athletics, courue sur bitume, où les meilleurs mondiaux avalent la distance en un peu plus de six heures. L’équipe de France y a bâti une réputation sans rapport avec son poids médiatique, dans un pays où la course sur route se résume encore, pour beaucoup, au marathon et au trail.
Ce dimanche 20 septembre, les championnats du monde de la distance se disputent à Ames, en Galice, à une dizaine de kilomètres de Saint-Jacques-de-Compostelle. Les Bleus s’y présentent en tenants de titres collectifs, mais privés de la coureuse qui les avait portés. Comment défend-on une couronne mondiale sans sa double championne du monde en titre ?
Vingt boucles de cinq kilomètres sous le soleil galicien
Le parcours d’Ames ne laisse aucune place à l’improvisation. Les coureurs enchaînent une boucle de près de cinq kilomètres à parcourir vingt fois, avec un départ donné à 8 h 30 dimanche matin. Le circuit court facilite le ravitaillement et le chronométrage, mais il use mentalement : passé la dixième boucle, chaque virage est déjà connu par cœur.
La météo s’invite dans l’équation. Les prévisions annoncent des températures pouvant dépasser 30 °C au cœur de la journée, alors que les premiers arrivés couperont la ligne après plus de six heures d’effort et que le gros du peloton courra encore en début d’après-midi. L’hydratation devient une compétence de course au même titre que la gestion de l’allure.
Cette configuration favorise les tempéraments réguliers plutôt que les attaquants. Le record du monde de la distance, détenu par le Lituanien Aleksandr Sorokin en 6 h 05′35″, correspond à une moyenne proche de 3′40″ au kilomètre tenue pendant six heures pleines. Aucun relâchement n’est rattrapable sur une distance pareille, et le classement se décante le plus souvent dans les trois dernières boucles.
Une sélection tricolore bâtie sur la densité plutôt que sur une vedette
Faute de leader incontestée, la Fédération française d’athlétisme a misé sur un groupe resserré et homogène. Huit athlètes portent les couleurs françaises à Ames, cinq chez les hommes et trois chez les femmes, avec une logique collective assumée. Le classement par équipes additionne les temps des trois premiers de chaque nation, ce qui rend chaque arrivée décisive.
- Benjamin Polin, entré dans le top 20 des Mondiaux 2022 et 2024, crédité de 6 h 19′16″ à Millau l’an dernier ;
- Jason Pointeau, champion de France 2026 à Steenwerck en 6 h 23′41″ et auteur d’un marathon en 2 h 09′50″ ;
- Justin Dourlens, Steven Galibert et Jan Gutermann, qui n’ont découvert la distance qu’en mai dernier ;
- Camille Chaigneau, championne de France et médaillée d’argent mondiale en 2022, licenciée au Dijon UC ;
- Selina et Malory Leroy, sœurs jumelles montées sur le podium national derrière elle.
La formule comporte un risque évident côté féminin. Avec exactement trois engagées, un seul abandon efface l’équipe du classement collectif : les Bleues n’ont droit à l’erreur ni sur le rythme de départ, ni sur le ravitaillement.
Le groupe s’est préparé ensemble lors d’un rassemblement d’une semaine à Saint-Jean-de-Monts, en Vendée, avec des séances partagées. Cette cohésion reste rare dans une discipline solitaire, où les athlètes construisent d’ordinaire leur saison chacun dans leur coin.
Une tradition française construite en deux éditions
Les résultats récents justifient l’ambition affichée. Aux Mondiaux 2024 de Bengaluru, en Inde, Floriane Hot avait conservé son titre individuel en 7 h 08′43″, devant sa compatriote Marie-Ange Brumelot en 7 h 12′22″. La quinzième place de Louise-Marie Thevenin-Lebran avait scellé le titre mondial par équipes des Bleues.
Deux ans plus tôt, à Berlin, la même Floriane Hot décrochait sa première couronne, accompagnée sur le podium par Camille Chaigneau. L’absence de l’Aixoise, qui a accueilli son deuxième enfant au début de l’été, prive la sélection de sa référence. Polin et Chaigneau sont les seuls rescapés de ces campagnes victorieuses au départ galicien.
Chez les hommes, la marge de progression reste large. Benjamin Polin avait terminé quinzième à Bengaluru en 6 h 54′49″, quand le Japon enlevait le titre par équipes en 19 h 30′09″ cumulées, devant l’Espagne et l’attelage Grande-Bretagne et Irlande du Nord. L’écart se compte en dizaines de minutes sur le cumul des trois premiers, pas en secondes.
Le groupe est très homogène, on a de grandes chances de médailles par équipes aussi bien chez les hommes que chez les femmes. Il y a une très belle cohésion et une excellente ambiance.
Laurence Klein, entraîneure nationale du 100 km, propos rapportés par la Fédération française d’athlétisme le 18 septembre 2026
Cette lecture collective change la manière d’aborder la course. Là où un objectif individuel pousse à tenter, un objectif par équipes impose de terminer coûte que coûte, même à allure dégradée. Les consignes de départ s’en ressentent, et les premières boucles devraient être prudentes.
Sorokin, le Japon et une concurrence qui ne laisse rien
Le plateau réuni en Galice place la barre haut. Aleksandr Sorokin, recordman du monde en 6 h 05′35″, demeure la référence absolue de la discipline, et le Japon aligne un quatuor emmené par le tenant du titre Jumpei Yamaguchi. La nation nippone avait enlevé le titre masculin par équipes en 2024 et n’a aucune intention de le rendre.
L’épreuve féminine s’annonce nettement plus ouverte. La Britannique Sarah Webster, en bronze en 2024, et la Polonaise Dominika Stelmach, sixième cette année-là, figurent parmi les prétendantes identifiées, sans favorite évidente. L’absence de la double championne du monde en titre rebat les cartes et rend le pronostic collectif plus incertain qu’à l’accoutumée.
La chaleur, variable décisive d’une course de six heures
Courir six à huit heures sous 30 °C expose à un risque qui n’a rien d’anecdotique. La déshydratation et l’hyperthermie d’effort dégradent la performance bien avant de devenir dangereuses : d’après les repères retenus par les physiologistes du sport, une perte hydrique de 2 % du poids corporel suffit à faire chuter le rendement. Sur cent kilomètres, l’erreur se paie en dizaines de minutes.
D’autres disciplines ont déjà fixé des seuils chiffrés déclenchant des mesures de protection, quand l’ultrafond s’en remet largement au jugement des organisateurs et à l’autorégulation des coureurs. Aucun protocole chaleur contraignant n’encadre ces championnats du monde, ce qui laisse chaque délégation gérer son propre plan de ravitaillement.
Le choix des boissons, la fréquence des passages aux tables et le recours aux éponges glacées relèvent d’une préparation aussi sérieuse que le travail d’allure. Un plan de course en Galice tient davantage de la stratégie cycliste que du plan de marathon, avec ses relais, ses ravitaillements calculés et ses phases d’attente assumées.
Une discipline de maturité, à rebours des courses de jeunesse
Le 100 km a ceci de singulier qu’il récompense une endurance construite sur des années. Les podiums mondiaux sont majoritairement occupés par des athlètes trentenaires et quadragénaires, et la progression y reste possible bien après l’âge de la performance sur piste. Les performances d’ultra-fondeurs quinquagénaires le rappellent régulièrement.
Cette longévité intéresse bien au-delà du haut niveau. La pratique régulière de l’endurance à intensité modérée est associée à une meilleure santé cardiovasculaire et à un vieillissement plus favorable, ce qui explique en partie l’attrait des distances longues chez les amateurs. Les 100 km de Millau, courus depuis 1972, en restent le symbole français, avec des pelotons composés en majorité de coureurs qui travaillent le lundi matin.
Le résultat de dimanche dira si la densité d’un groupe peut remplacer une championne. Les Bleus ont déjà montré, sur sentier comme sur route, qu’une victoire sans favorite désignée reste possible, et le classement par équipes demeure le terrain où la France a le plus à défendre. Le départ est fixé à 8 h 30 dimanche, et la sélection détaillée par la Fédération française d’athlétisme donne la composition complète des deux équipes.
