Le 3 000 mètres steeple est l’épreuve la plus rugueuse de la piste : sept tours et demi, vingt-huit barrières fixes et sept passages de rivière, à courir sans jamais casser le rythme. Baptiste Fourmont, 27 ans, s’y est qualifié pour la finale des championnats d’Europe de Birmingham en août, pour sa première grande compétition sur piste. Le détail qui étonne tient ailleurs : il n’a chaussé ses premières pointes qu’à 19 ans.
Enfant, il a testé le football, le tennis, l’aviron, le cirque, le VTT, sans jamais accrocher nulle part. Sa trajectoire ressemble à celle de beaucoup d’adultes qui se mettent tard au sport, sauf qu’elle l’a mené jusqu’à l’équipe de France. Une question mérite d’être posée à partir de son cas : peut-on encore trouver sa discipline quand l’âge des détections est passé ?
Huit ans de football et un ennui tenace
Le décor de départ n’a rien de montagnard. Baptiste Fourmont grandit près de Corbeil-Essonnes, en Île-de-France, et y suit le parcours sportif classique des jeunes de son âge. Huit années de football, quelques saisons de tennis, une année d’aviron et une de cirque : la collection est fournie, l’enthousiasme jamais au rendez-vous.
Le goût de l’effort long se forme ailleurs, pendant les vacances familiales dans la vallée de l’Ubaye, dans les Alpes-de-Haute-Provence. Ski l’hiver avec son grand-père, randonnée et vélo l’été avec ses parents : l’endurance s’installe sans passer par un club, sans chrono et sans dossard.
Le retour au lycée fait naître une frustration. Il cherche un club de ski-roues autour de chez lui, n’en trouve aucun, et se rabat sur le VTT dans une structure de cyclotourisme où l’on roule entre copains sans jamais s’inscrire à une course. Cette longue errance sportive dure jusqu’au baccalauréat, et c’est l’université qui la referme.
L’INSA Lyon, le sport obligatoire et le déclic
L’école d’ingénieurs impose à ses étudiants une pratique sportive, avec un choix à faire : trois activités différentes dans l’année, ou une spécialité suivie au sein d’une association avec un professeur dédié. Il passe les détections et intègre l’AS Athlé. La course à pied ne lui plaisait pourtant pas particulièrement, même s’il gagnait tous les cross au collège puis au lycée.
La suite s’enchaîne vite. Championnats de France universitaires dès la première année, passage à trois ou quatre entraînements hebdomadaires, puis licence à l’Entente Athlétique de Grenoble après avoir croisé Sylvain Cachard et Mathieu Delpeuch, deux étudiants en sport-études trail. Le trail devient le trait d’union entre sa passion pour la montagne et une discipline qui, enfin, lui convient.
Ce que son parcours dit des vocations tardives
Commencer à 19 ans n’a pas que des inconvénients, et le cas de ce steepleur éclaire plusieurs mécanismes que les entraîneurs observent chez les pratiquants arrivés tard. Les années sans athlétisme ont laissé des traces utiles autant que des retards à combler.
- Les sports d’endurance non spécifiques, randonnée, VTT, ski de fond, construisent un socle cardiovasculaire qui se transfère à la course ;
- Un corps qui n’a pas encaissé dix ans de piste entre plus tard dans la zone de blessures répétées liées aux appuis durs ;
- La motivation d’un pratiquant qui a choisi sa discipline à l’âge adulte résiste mieux au volume d’entraînement qu’une orientation subie à 12 ans ;
- Le déficit technique, en revanche, se rattrape lentement : franchir une barrière de 91,4 centimètres en pleine course relève du geste appris, pas de la condition physique.
Son entraîneur Bastien Perraux a pris le parti de la progressivité, en augmentant petit à petit le volume et le kilométrage hebdomadaires. Le changement de surface fut la première difficulté, entre des chemins souples et un béton urbain qui, courus trop tôt et trop souvent, auraient abîmé ses jambes.
Ce travail patient explique qu’il ait échappé aux blessures lourdes de ses premières années. La progressivité reste le premier facteur de longévité chez les coureurs arrivés tard, là où la bascule massive vers le trail et la nature pousse souvent les nouveaux venus à monter trop vite en charge.
Du cross de Montauban au 3 000 mètres steeple
Le basculement vers la piste date de 2021, sa dernière année espoirs. Il tente la course de sélection pour les championnats d’Europe de cross, se présente aux France à Montauban sans rien attendre, et y prend une cinquième place qui le qualifie. Le trail et la course en montagne l’avaient séduit, mais leur format de compétition le laissait insatisfait : les meilleurs n’y sont jamais tous réunis le même jour.
Le choix du steeple relève d’un calcul lucide. Incapable, selon ses propres mots, de courir 3′30″ sur 1 500 m ou 12′50″ sur 5 000 m, il mise sur la résistance musculaire héritée de la montagne, précisément ce que réclame une épreuve à obstacles. Le club de Meyzieu cultive le steeple depuis longtemps, et la femme de son entraîneur, Claire, fut l’une des meilleures Françaises sur la distance.
La bascule s’est doublée d’un choix de vie. Il y a deux ans, la fin de ses études a coïncidé avec la renégociation de son contrat avec Hoka, assez confortable pour vivre du sport sans rouler sur l’or. Deux séances par jour, deux passages chez le kinésithérapeute par semaine, du temps pour cuisiner et récupérer : le quotidien d’un athlète professionnel a remplacé celui d’un ingénieur. Il consacre le reste de ses journées à des projets personnels et à l’organisation du meeting national de l’Est lyonnais.
Birmingham, une finale atteinte et jamais courue
Les championnats d’Europe d’août lui ont offert le meilleur et le pire. La qualification en finale du 3 000 m steeple validait deux ans de travail, mais une lésion de l’aponévrose plantaire l’a contraint au forfait avant le tour décisif. Son coéquipier Pierre Boudy a terminé cinquième de cette finale, ce qui lui laisse imaginer ce qu’il aurait pu y faire.
Le bilan qu’il en tire penche du bon côté : être privé de finale par une blessure vaut mieux que ne pas avoir eu le niveau de s’y qualifier. Le constat vaut aussi pour la délégation tricolore, qui a quitté l’Angleterre avec onze médailles mais aucun titre, parmi lesquelles l’argent d’Alice Finot sur la même distance chez les femmes. Une génération entière apprend encore le très haut niveau, et lui plus tard que les autres.
Les sentiers qu’il garde pour plus tard
Ses ambitions sur piste sont posées : les Jeux de 2028 comme objectif de travail, une médaille en 2032 comme rêve assumé, avec Los Angeles en accélérateur possible. Ce plan à six ans en cache un autre, moins conventionnel, qui le ramènerait vers les sentiers une fois la carrière olympique refermée.
Sierre-Zinal, ses 31 kilomètres et ses 2 200 mètres de dénivelé positif dans les Alpes valaisannes, figure en tête de sa liste, là où son ancien camarade Sylvain Cachard détient le meilleur temps français en 2h32′45″. L’OCC, 60 kilomètres et 3 500 mètres de dénivelé sur les sentiers de l’UTMB, suit juste derrière. Ce qu’il cherche en altitude n’a rien d’un chrono.
Quand on court en montagne, il y a vraiment des moments où on se sent tellement bien, tellement libre, qu’on a envie de crier. La sensation de liberté est tellement forte qu’on est juste vraiment heureux.
Baptiste Fourmont, dans un entretien publié par la Fédération française d’athlétisme le 15 septembre 2026.
Ce que raconte cette trajectoire dépasse le cas d’un steepleur de 27 ans. Les fédérations cherchent depuis des années comment retenir les adolescents qui quittent les clubs, et son histoire suggère un autre chemin : laisser la porte ouverte à ceux qui arrivent après, quand le plaisir a enfin trouvé sa forme. La liste des sélections de l’équipe de France est consultable sur le site de la Fédération française d’athlétisme, et elle compte plus de parcours atypiques qu’on ne l’imagine.
