L’ultra-trail français ne se résume pas à Chamonix. Chaque été, une course discrète traverse le massif de Belledonne, entre l’Isère et la Savoie : l’Échappée Belle, 152 km et 11 390 m de dénivelé positif sur son tracé intégral, quinze cols et une quarantaine de kilomètres au-dessus de 2 000 m d’altitude. Créée en 2013, elle n’a jamais couru après l’exposition médiatique, seulement après la difficulté.
L’édition 2026 a basculé dans la pluie, le brouillard et des températures proches de 0 °C sur les hauteurs. Elle a surtout livré un vainqueur que peu de suiveurs plaçaient devant Ludovic Pommeret : Louis Calais, ultra-traileur originaire d’Arnas, dans le Beaujolais, a franchi la ligne d’Aiguebelle en 21 h 02′59″, plus d’une heure devant le grand favori. Comment un coureur encore peu identifié du grand public en arrive-t-il à devancer l’un des ultra-traileurs les plus performants de la planète ?
Une course lancée sous la pluie et gagnée dans la régularité
Le départ des quelque 650 concurrents de l’Intégrale a été décalé à 8 h à Vizille, en Isère, faute de conditions acceptables plus tôt. L’organisation a également retiré le passage par la Croix de Belledonne, point culminant du parcours à 2 930 m, jugé trop exposé ce jour-là. Le suivi affichait 148,2 km à l’arrivée du vainqueur, contre les 152 km de l’itinéraire habituel.
Louis Calais n’a pas pris la course à son compte immédiatement. Au premier point de passage de l’Arselle, après 17,6 km, il pointait encore à la quatrième place. Il a basculé en tête à La Pra, au 28,8e kilomètre, sans presque plus lâcher les commandes ensuite.
Habert d’Aiguebelle, Fond de France, refuge de la Valloire, Gleyzin, col du Morétan, Périoule, Super Collet : les points de passage se sont succédé sans qu’il perde le fil. Il est arrivé seul à Aiguebelle, samedi 22 août aux alentours de 5 h du matin, quand son poursuivant courait encore.
Une chute au 40e kilomètre qui aurait pu tout arrêter
La victoire s’est jouée sur un fil que le classement ne montre pas. Après le 40e kilomètre, Louis Calais a glissé sur une pierre mouillée et chuté sur le genou, qu’il a repris en sang. Il est reparti en boitillant, dans le sillage de celui qu’il devait battre.
Le geste de Ludovic Pommeret à cet instant en dit long sur la culture de la discipline, où l’on s’arrête pour un adversaire au sol avant de se remettre à courir contre lui.
Ludovic s’est arrêté pour me demander si ça allait, ce qui est très classe de sa part. J’avais mal et j’avais peur que ça bloque l’articulation du genou. Je marchais derrière lui.
Louis Calais, vainqueur de l’Échappée Belle 2026, propos recueillis par Le Patriote Beaujolais et publiés le 25 août 2026
Les deux hommes se sont ensuite rendu coup pour coup, Pommeret grignotant dans les descentes, Calais reprenant dans les montées. La bascule est intervenue après la base de vie du 70e kilomètre, où le Beaujolais a creusé six minutes d’avance dans une seule ascension. Au 131,8e kilomètre, au Bourget-en-Huile, l’écart avait enflé : 19 h 13′38″ pour le premier, 20 h 15′51″ pour le second.
Un palmarès construit loin des projecteurs
Présenter ce résultat comme un accident de course serait passer à côté de trois saisons de progression continue. Le parcours de Louis Calais sur les très longues distances se lit dans ses chronos :
- SwissPeaks 360 en 2023, une épreuve de plus de 360 km à travers le Valais suisse ;
- quatrième de cette même Échappée Belle en 2022, en 26 h 53′51″ ;
- vainqueur de l’Ultra Terrestre à La Réunion en mai 2026, en 37 h 38′50″, devant un François D’Haene troisième ;
- vainqueur de l’Odyssée Beaujolaise, puis deux troisièmes places en juillet sur le Marathon des Lumières de la Muzelle et la Restonica Trail.
L’écart entre ses deux Échappée Belle donne la mesure du chemin parcouru : près de six heures de moins qu’en 2022 sur un tracé comparable, même si la modification du parcours 2026 interdit une comparaison au chrono près. Le même coureur avait déjà devancé François D’Haene sur l’île de La Réunion, quelques mois après le record signé sur le GR20 par ce dernier.
Ludovic Pommeret n’a rien d’un favori usé
La portée de cette victoire tient beaucoup au coureur qu’elle a devancé. À 51 ans, Ludovic Pommeret reste l’un des ultra-traileurs les plus performants du circuit mondial : vainqueur de l’UTMB en 2016, il a encore remporté la Hardrock 100 en juillet, avec trois succès d’affilée sur cette course du Colorado et un chrono de 21 h 11′36″ qui améliorait son propre record.
Ce n’est donc pas l’âge qui explique sa deuxième place. Nous avions déjà raconté ici ce que sa longévité dit des limites supposées de la performance, et rien dans son été 2026 ne contredit ce constat. Il avait choisi Belledonne plutôt que Chamonix pour la technicité du terrain et pour une arrivée en Basse-Maurienne, proche de son domicile, après des années passées sur les épreuves de la semaine UTMB.
Pourquoi Belledonne n’est pas un UTMB en réduction
Le calendrier place l’Échappée Belle une semaine avant la grande semaine chamoniarde, et cette position n’a rien d’un hasard. Quelques-uns des meilleurs coureurs français y viennent précisément parce que l’épreuve propose autre chose : un terrain plus brut, des portions isolées, des pierriers, une exposition médiatique moindre. Les meilleurs bouclent le tracé complet en une vingtaine d’heures, quand les derniers finishers approchent les 54 h.
La comparaison avec l’épreuve reine de l’UTMB, partie ce vendredi 28 août de Chamonix sur 174 km et 9 900 m de dénivelé, est trompeuse. Belledonne compte moins de kilomètres mais davantage de dénivelé, et surtout une technicité qui rend chaque kilomètre plus coûteux. La Fédération française d’athlétisme, qui encadre le trail en France, classe d’ailleurs ce type de parcours parmi les formats les plus exigeants du calendrier national.
Les deux courses se répondent plus qu’elles ne se concurrencent. La semaine de l’UTMB, marquée cette année par des forfaits en série chez les têtes d’affiche, concentre l’attention mondiale ; Belledonne garde une identité montagnarde que son audience n’a jamais dictée. Louis Calais évoque désormais le 90 km du Mont-Blanc, la Diagonale des Fous et l’UTMB parmi ses objectifs, avec le Tor des Géants comme obsession déclarée.
Ce que vingt et une heures d’effort disent d’un corps
Rester vingt et une heures en mouvement sur un terrain de montagne relève d’un régime physiologique que les distances plus courtes ne connaissent pas. L’organisme y puise l’essentiel de son énergie dans les graisses, régule sa température sous la pluie et par 0 °C en altitude, et absorbe des milliers d’impacts en descente. Les bénéfices d’une pratique d’endurance régulière sur le système cardiovasculaire sont documentés depuis des décennies ; l’ultra, lui, ajoute une dimension de gestion de soi que peu de sports imposent aussi longtemps.
Vous n’avez pas besoin de viser 148 km pour en tirer quelque chose. Ce que la course de Louis Calais rend visible, c’est la valeur de la régularité sur celle de l’éclat : quatrième en 2022, il a mis quatre ans à revenir gagner sur le même terrain, sans passer par la case notoriété. Sa saison 2027 dira si ce modèle tient face aux plateaux les plus denses du circuit.
Reste une question que les organisateurs et les coureurs se posent déjà pour les étés suivants : jusqu’où une épreuve peut-elle grandir sportivement sans perdre ce qui fait sa réputation, c’est-à-dire l’isolement, la technicité et l’absence de mise en scène. Belledonne a tenu cette ligne pendant treize éditions.
