Le Centre aquatique olympique de Saint-Denis bascule ce lundi dans sa dernière séquence. Après la natation artistique, le plongeon, l’eau libre et le plongeon de haut vol, les championnats d’Europe entament du 10 au 16 août leur phase de natation course, celle des couloirs, du chronomètre et des finales du soir. C’est la partie que le grand public attend, et celle qui remplit les tribunes.
Ces championnats continentaux réunissent tous les deux ans les meilleurs nageurs européens dans cinq disciplines aquatiques. La France ne les avait plus organisés depuis Strasbourg en 1987, et Paris ne les avait plus vus depuis 1931. Deux ans après les finales olympiques disputées dans ce même bassin, la semaine avait tout d’une reconduction naturelle du succès de 2024. Elle s’ouvre pourtant avec une inconnue de taille : que peut faire un nageur privé des épreuves qui ont bâti sa réputation ?
Un forfait annoncé la veille de l’entrée dans le bassin
Léon Marchand a renoncé dimanche aux 200 et 400 mètres quatre nages, ses deux distances de référence depuis quatre ans. Une blessure aux adducteurs contractée fin juin aux championnats de France de Saint-Étienne l’a rattrapé à quelques jours de l’échéance, et la brasse, mouvement le plus exposé, rendait le risque de rechute trop élevé pour être assumé sur une semaine entière.
Le Toulousain a livré lui-même le détail médical, avec une précision qui tranche avec les communiqués habituels. Il a passé une imagerie trois jours avant la conférence de presse et en a tiré une conclusion sans ambiguïté sur son état de guérison. Renoncer maintenant valait mieux que compromettre l’ensemble du programme, calcul assez peu courant chez un athlète attendu à domicile.
J’ai passé une IRM il y a trois jours et la blessure est guérie à environ 70 %, mais ce n’est pas suffisant. Ça reste risqué de participer, et je ne veux pas gâcher toute la semaine.
Léon Marchand, en conférence de presse avant les championnats d’Europe de Saint-Denis, le 9 août 2026
Le forfait s’est étendu au 200 mètres brasse, pour la même raison mécanique. Trois des quatre épreuves qu’il avait remportées aux Jeux de Paris disparaissent ainsi de son programme, ce qui redessine complètement la semaine du nageur le plus scruté du plateau.
Ce qui reste, et ce qui disparaît du programme
Le détail de ce renoncement se lit mieux épreuve par épreuve, tant les quatre courses concernées occupent des places différentes dans son palmarès :
- 200 mètres quatre nages, dont il détient le record du monde, abandonné ;
- 400 mètres quatre nages, également record du monde, abandonné alors qu’il visait sa propre marque ;
- 200 mètres brasse, écarté pour protéger les adducteurs ;
- 200 mètres papillon, seule épreuve olympique de 2024 maintenue au programme.
Cette liste dit une chose simple. Un nageur ne choisit pas librement les courses qu’il abandonne : c’est la nature de la blessure qui décide, et un adducteur fragile élimine mécaniquement tout ce qui passe par la brasse.
Il reste donc deux rendez-vous à Marchand cette semaine, dont un seul figurait dans ses habitudes. Le second relève de l’exploration pure, et c’est probablement celui qui rendra la semaine intéressante.
Le 400 mètres nage libre, un terrain qu’il n’a jamais possédé
Le quadruple champion olympique s’aligne sur 400 mètres nage libre, une distance sur laquelle il n’a jamais couru en grand championnat. Sa quête a commencé il y a un peu plus d’un an, à 3′48″97, un temps voisin des podiums nationaux mais très éloigné des références internationales. Il a depuis ramené sa marque à 3′44″70, onzième performance mondiale sur les douze derniers mois.
L’écart avec les meilleurs reste net. L’Australien Samuel Short a nagé en 3′40″67, l’Allemand Lukas Märtens détient le record du monde en 3′39″96 et sera présent à Saint-Denis, où cinq Européens devancent Marchand au bilan chronométrique de la saison. Quatre secondes séparent un finaliste crédible d’un candidat au titre, ce qui, sur cette distance, représente une éternité.
Denis Auguin, directeur des équipes de France, décrivait au printemps un obstacle moins technique que physiologique : le 400 mètres nage libre sollicite une endurance musculaire différente et impose une régularité d’allure que le quatre nages, découpé en quatre blocs, n’exige jamais. Les repères se construisent course après course, pas en salle de musculation.
Le 200 mètres papillon, le vrai rendez-vous de samedi
Reste la course que tout le monde attend. Marchand aborde le 200 mètres papillon de samedi en grand favori, d’autant que le Hongrois Kristof Milak, son adversaire des Jeux de Paris, concentre sa saison sur le 100 mètres et le 100 mètres papillon. Le record du monde de la distance appartient toujours à Milak, et son absence sur le 200 ouvre un boulevard chronométrique.
Le nageur a néanmoins reconnu ressentir une gêne en papillon lorsqu’il pousse à pleine intensité, les ondulations mobilisant elles aussi les adducteurs. Il parle de gêne et non de douleur, distinction que tout pratiquant régulier connaît, et qui sépare une séance à surveiller d’une séance à annuler. Cette nuance décidera de l’ambition affichée samedi soir, entre victoire de gestion et tentative sur le record.
Une équipe de France qui n’avance pas seule
La délégation tricolore engagée en bassin compte vingt-six nageurs, un effectif qui dépasse largement le cas Marchand. Florent Manaudou s’aligne sur 50 et 100 mètres nage libre, Maxime Grousset sur 100 mètres papillon, Mélanie Henique complète un contingent de sprinteurs plus fourni qu’il ne l’a jamais été. La profondeur d’une équipe se mesure aux demi-finales, pas aux têtes d’affiche.
Les Bleus ne partent d’ailleurs pas de zéro dans ces championnats. Marc-Antoine Olivier a décroché l’argent du 3 km knock-out sous le pont de Bir-Hakeim le 7 août, et Gary Hunt a pris le bronze au plongeon de haut vol le lendemain. Le compteur français était déjà ouvert avant le premier plongeon en bassin.
Le programme des six derniers jours se trouve sur le site de la Fédération française de natation, qui coorganise l’événement avec European Aquatics. Les séries se nagent le matin, les finales en début de soirée, dans une enceinte qui a retrouvé son public depuis le 31 juillet.
Ce que six jours de bassin vont dire de Los Angeles
Un championnat d’Europe à mi-chemin entre deux olympiades ne distribue pas de verdict définitif. Il indique en revanche quels nageurs supportent une saison longue et lesquels savent transformer une contrainte en apprentissage. Marchand arrive à Saint-Denis avec un programme qu’il n’avait pas choisi, ce qui en fait, paradoxalement, la semaine la plus instructive de sa saison.
La question posée à Saint-Denis dépasse le cas d’un nageur. Une génération formée dans le sillage de celui qui a rebranché la machine tricolore arrive à l’âge des responsabilités, et le bassin dira d’ici dimanche soir si elle sait gagner sans lui. Los Angeles 2028 se prépare aussi dans ces semaines-là, celles où rien ne se déroule comme prévu.
