Le double mixte associe un joueur et une joueuse dans la même équipe, sur le même court, avec les mêmes règles que le double classique. Longtemps épreuve discrète des tournois du Grand Chelem, disputée devant des tribunes clairsemées par des spécialistes que le grand public ne connaissait pas, il a changé de nature à New York. L’US Open l’a sorti du tournoi principal pour en faire un événement autonome de deux jours, joué avant même le premier tour du simple.
Ce mardi 25 et ce mercredi 26 août, seize paires s’affrontent sur les courts Arthur-Ashe et Louis-Armstrong pour un million de dollars. L’une d’elles réunit Carlos Alcaraz, deuxième joueur mondial, et Serena Williams, qui n’avait plus foulé le site de Flushing Meadows depuis ses adieux de 2022. Une affiche que le circuit n’aurait jamais produite spontanément. Que cherche exactement un organisateur qui construit une compétition autour de ce genre de rencontre ?
Un retour construit par étapes depuis le mois de juin
Serena Williams n’est pas revenue d’un coup. La joueuse aux 23 titres du Grand Chelem en simple a rejoué cet été après quatre années d’absence, en commençant par le tableau de simple de Wimbledon. Elle y a perdu au premier tour contre l’Australienne Maya Joint, le 30 juin, en se blessant à un genou.
La suite s’est faite en double, format moins exigeant physiquement, aux côtés de sa sœur aînée Venus au tournoi de Cincinnati. Puis est venue l’annonce du samedi 22 août : la fédération américaine, qui organise le tournoi, lui a attribué une invitation pour le double mixte avec Alcaraz. La dernière invitation disponible en simple dames est allée à l’Américaine Sofia Kenin, ce qui confirme que Williams ne disputera pas le tableau individuel.
Son histoire avec cette épreuve est plus ancienne qu’on ne l’imagine. Elle a remporté le double mixte de l’US Open en 1998 avec le Biélorusse Max Mirnyi, bien avant ses six titres en simple sur le même site. Ce retour la ramène donc à sa première victoire new-yorkaise, dans une compétition qui n’a plus grand-chose à voir avec celle de l’époque.
Deux jours, seize paires et des sets en quatre jeux
Le format retenu depuis la refonte de l’an dernier emprunte davantage à l’exhibition qu’au Grand Chelem. Les règles diffèrent de tout ce qui se joue ailleurs dans le tournoi.
- seize paires, dont huit qualifiées par le cumul des classements en simple et huit invitées ;
- des matchs en deux manches gagnantes, mais des sets en quatre jeux au lieu de six ;
- un point décisif à 40-40, sans avantage, et un jeu décisif dès 4 jeux partout ;
- un super jeu décisif en dix points à la place de la troisième manche ;
- des sets en six jeux uniquement pour la finale, le reste des aménagements étant conservé.
La dotation suit la même logique de concentration : un million de dollars pour la paire victorieuse, soit 500 000 dollars par joueur, 500 000 dollars pour les finalistes, 120 000 dollars en quarts et 40 000 dollars dès le premier tour. Deux jours de jeu rapportent donc davantage que plusieurs semaines de circuit à bon nombre de joueurs classés hors du top 50.
Les spécialistes du double renvoyés au tour préliminaire
La refonte a fait des perdants, et ils étaient jusqu’ici les habitants légitimes de l’épreuve. Les joueurs qui ont bâti leur carrière sur le double se retrouvent renvoyés vers un tournoi qualificatif à huit équipes, disputé le lundi, dont deux places seulement ouvrent sur le tableau principal. La sélection directe repose sur le classement en simple, pas sur le classement en double.
Les Italiens Sara Errani et Andrea Vavassori font figure d’exception. Doubles tenants du titre, ils sont les seuls représentants de cette école à figurer d’office parmi les seize paires. Leur présence tient à leur palmarès dans l’épreuve, pas à leur rang en simple, et elle constitue l’unique passerelle entre l’ancien double mixte et le nouveau.
Une affiche que le circuit n’assemble jamais
Le tableau réunit des joueurs qui ne se croisent que dans les vestiaires. Aryna Sabalenka joue avec Novak Djokovic, Iga Swiatek avec Casper Ruud, Taylor Townsend avec Alexander Zverev, Jessica Pegula avec Taylor Fritz. Les Français y sont représentés par Gaël Monfils, associé à l’Ukrainienne Elina Svitolina, quelques semaines après sa dernière campagne new-yorkaise annoncée en simple.
Les forfaits ont recomposé plusieurs équipes ces derniers jours. Pegula et Fritz se sont associés après les défections de Jack Draper et Elena Rybakina, tandis que Diana Shnaider cherche encore un partenaire depuis le retrait de Daniil Medvedev. Les deux dernières invitations sont allées aux paires Emma Navarro-Tommy Paul et Karolina Muchova-Jakub Mensik.
Alcaraz arrive lui-même d’une longue coupure. Le double vainqueur de l’épreuve en simple n’avait plus joué depuis avril à cause d’une blessure au poignet droit, et il a confirmé la semaine dernière qu’il défendrait son titre. Ce double mixte lui sert de reprise en conditions réelles, devant un stade plein, sans le risque d’un match en cinq manches.
Je suis trop occupé, je trouve à peine le temps de jouer, alors imaginez revenir sur le circuit.
Roger Federer, interrogé sur un éventuel retour à la manière de Serena Williams, en conférence de presse à l’US Open le 24 août 2026
Le contraste éclaire le sujet. Federer était à New York la veille du double mixte pour une exhibition face à Andy Roddick, cinq ans après son dernier set officiel, et il a écarté toute idée de retour en compétition. Deux légendes, deux réponses opposées à la même question, la même semaine et sur le même site.
Le calcul de l’organisateur
La fédération américaine ne s’en cache pas : la refonte visait à attirer les têtes d’affiche du simple dans une épreuve qu’elles désertaient. Le calendrier a été déplacé pour cela, en amont du tournoi, quand les joueurs sont déjà sur place et pas encore engagés. Le pari a été validé dès la première édition, avec un court central rempli deux jours durant.
L’argument économique complète le tableau. La dotation globale du tournoi atteint 108 millions de dollars cette année, un record dans l’histoire du tennis, mais l’enveloppe globale du tournoi n’a pas été revalorisée sur le double mixte, resté à son niveau de 2025. L’épreuve rapporte donc sans coûter davantage, ce qui explique en partie sa stabilité tarifaire.
Le mouvement dépasse New York. Les Grands Chelems se disputent l’attention d’un public qui consomme désormais le sport par séquences courtes, et la même inflation observée à Wimbledon montre que la concurrence se joue autant sur le spectacle que sur les montants. Le programme complet des deux journées est publié sur le site officiel du tournoi. Chaque tournoi cherche son format d’appel, et le double mixte s’est révélé le plus malléable.
Ce que New York teste sans le dire
La question posée cette semaine n’est pas de savoir qui empochera le million de dollars. Elle porte sur ce qu’une discipline devient quand on la réécrit pour la rendre télégénique : des sets raccourcis, des points décisifs partout, un tableau bâti sur la notoriété plutôt que sur le classement de l’épreuve. Le tennis de haut niveau n’avait jamais assumé cette bascule aussi ouvertement dans un tournoi majeur.
Pour le joueur de club qui suivra ces deux journées, l’affaire a un intérêt très concret. Le double mixte reste, dans les tournois amateurs comme dans les championnats interclubs, l’un des rares formats où hommes et femmes jouent ensemble à égalité de statut, et sa visibilité soudaine peut lui valoir des inscriptions qu’il n’avait plus. Un format ne se popularise pas par décret, il se popularise quand des joueurs connus lui donnent une image.
