Le Tour de France a quitté Paris dimanche soir, mais la capitale n’a pas fini de parler de vélo. Au micro de France Info, à l’issue de la dernière étape remportée par Mathieu van der Poel, le maire de Paris Emmanuel Grégoire a annoncé son intention de créer une course cycliste d’un jour dans les rues du Grand Paris. Une classique, dans le vocabulaire du cyclisme, désigne une épreuve d’un seul jour disputée chaque année sur un parcours identifiable, à la différence des courses par étapes.
L’idée ne sort pas de nulle part. Depuis les Jeux d’été 2024, Paris a vu défiler le marathon olympique, deux arrivées du Tour sur les Champs-Élysées et surtout trois tours du circuit de la butte Montmartre dimanche, devant une foule massée sur les trottoirs de la rue Lepic. La capitale s’est habituée à fermer ses rues pour des courses, et à voir le public répondre.
Reste à savoir ce que ce projet vaut au-delà de l’intention. Une déclaration après une étape n’a jamais tracé un parcours : que faudrait-il réunir pour qu’une classique parisienne existe vraiment ?
Ce que le maire a réellement annoncé
L’annonce tient en une phrase, mais elle est datée et située. Emmanuel Grégoire assistait à l’arrivée de la Grande Boucle et dit avoir été frappé par l’affluence sur le circuit de Montmartre. Son objectif affiché est de voir cette course exister avant la fin de son mandat, en 2032, ce qui laisse six années pour boucler un montage qui n’a rien de simple.
Je souhaite créer une classique qui soit grand parisienne, c’est vraiment un projet qui me tient à cœur.
Emmanuel Grégoire, maire de Paris, au micro de France Info le dimanche 26 juillet 2026, après l’arrivée du Tour de France
Le périmètre annoncé mérite d’être noté. Il ne s’agit pas d’une course parisienne intra-muros mais d’une épreuve à l’échelle du Grand Paris, donc étendue aux communes limitrophes. Ce choix change entièrement la nature du dossier, puisqu’il implique des dizaines de communes, plusieurs départements et une coordination policière d’un tout autre ordre.
Montmartre, le déclencheur
Le circuit de la butte a fait basculer quelque chose. Introduit sur la dernière étape du Tour, il a transformé une parade traditionnelle en course disputée, avec des pentes courtes et des pavés qui ont durci le final. Le passage de la parade au vrai final sportif a été salué autant par les coureurs que par les diffuseurs.
L’affluence a suivi. Trois ascensions de la rue Lepic dans l’après-midi, un public dense de la place Blanche au Sacré-Cœur, et une édition du Tour qui a signé un record d’audiences pour France Télévisions. Difficile d’imaginer meilleur argument commercial pour vendre l’idée d’une épreuve annuelle sur les mêmes pentes.
Ce succès pose pourtant une question que les organisateurs connaissent bien. Une course d’un jour créée de toutes pièces met des décennies à installer sa légitimité, quand les grandes classiques européennes existent depuis plus d’un siècle. Le décor ne suffit pas à faire une course, il faut un plateau, une date qui ne se heurte pas au calendrier international et une histoire qui se construit édition après édition.
La course amateur, le vrai sujet du projet
Le maire a évoqué un second volet, moins commenté et sans doute plus déterminant pour le grand public. Il souhaite doubler l’épreuve professionnelle d’une course ouverte aux amateurs, sur le modèle de ce qui avait été fait pendant les Jeux de 2024. Les précédents montrent ce que ce format apporte :
- le marathon pour tous des Jeux de 2024 a permis à des coureurs anonymes d’emprunter le tracé olympique la nuit précédant la course des élites ;
- les cyclosportives adossées à des épreuves professionnelles remplissent leurs quotas d’inscriptions en quelques heures ;
- ces formats transforment un événement à regarder en un événement à vivre, ce qui change la relation du public à la discipline ;
- ils créent aussi une recette d’inscriptions qui sécurise une partie du budget d’organisation.
Pour les dizaines de milliers de Franciliens qui roulent chaque semaine, l’enjeu est concret. Rouler sur des voies fermées à la circulation, dans une ville où le trajet quotidien à bicyclette reste semé d’obstacles, relève encore de l’exception. Une matinée de rues rendues aux vélos pèserait probablement davantage sur les pratiques que la course professionnelle elle-même.
Qui organise, et avec quelle autorisation
Une classique ne se décrète pas depuis un hôtel de ville. Il faut un organisateur, une inscription au calendrier de l’Union cycliste internationale et un accord des instances nationales. Emmanuel Grégoire a cité Amaury Sport Organisation, société qui gère le Tour de France et avec laquelle la Ville travaille déjà, tout en précisant que le montage juridique restait à définir.
Le contexte rend l’hypothèse crédible. ASO a perdu le dernier appel d’offres du Marathon de Paris, ce qui laisse un espace dans son portefeuille d’épreuves parisiennes. Un rapprochement arrangerait les deux parties, mais rien n’est signé et d’autres organisateurs peuvent se manifester, en France comme à l’étranger.
Paris, laboratoire du vélo depuis dix ans
Le projet s’inscrit dans une politique de long cours. La capitale a multiplié les pistes cyclables, réduit la place de la voiture et vu le nombre de déplacements à vélo croître année après année, un mouvement que la région parisienne prolonge à son échelle. Le cyclisme sportif profite directement de cette bascule d’usage, avec des clubs qui recrutent et des sorties de groupe qui se multiplient le week-end.
Les données de la Fédération française de cyclisme, consultables sur le site de la Fédération française de cyclisme, montrent une progression continue des licences en Île-de-France, région longtemps marginale dans la carte du cyclisme français. La pratique urbaine et la pratique sportive s’alimentent l’une l’autre, y compris chez ceux qui cherchent à optimiser leur position et leur matériel sans jamais porter de dossard.
Six ans pour transformer une phrase en course
Entre l’annonce et la première édition, le chemin est long. Il faudra fixer une date qui ne percute ni les grands tours ni les classiques existantes, obtenir des arrêtés de circulation sur des dizaines de communes, convaincre des équipes de venir et trouver des partenaires prêts à financer une épreuve sans histoire ni palmarès. Six ans, dans le calendrier cycliste international, ne sont pas de trop.
La réussite se jouera peut-être ailleurs que sur le plateau professionnel. Les épreuves nées récemment qui ont trouvé leur public l’ont fait en s’appuyant sur une identité forte et une place laissée aux pratiquants ordinaires. Montmartre offre le premier point, la course amateur pourrait fournir le troisième.
Reste une inconnue que personne ne maîtrise. Une ville qui ferme ses rues plusieurs fois par an pour des événements sportifs finit par arbitrer entre les usages, et les riverains ont leur mot à dire. La façon dont ce débat sera mené dira sans doute plus sur la place du sport dans la ville que le nom du premier vainqueur.
