Richard Carapaz, roi des Alpes : deux victoires d’étape et le maillot à pois à 33 ans

26/07/2026 à 08h51  ·  Julie Mirabel  ·  7 minutes à lire

L'Équatorien a remporté la 20e étape au sommet de l'Alpe d'Huez et s'assure le maillot à pois avant l'arrivée à Paris. À 33 ans, il boucle un Tour construit entièrement sur l'attaque, très loin du classement général.

Il existe, dans le classement de la montagne du Tour de France, une logique que le grand public découvre souvent sur le tard : le maillot à pois ne récompense pas le meilleur grimpeur au sens strict, mais celui qui a franchi le plus de sommets en tête, col après col, pendant trois semaines. C’est un trophée de patience et d’insistance, gagné en additionnant des points sur les cols répertoriés, pas en une seule ascension héroïque.

Samedi 25 juillet, au sommet de l’Alpe d’Huez, Richard Carapaz s’est assuré ce maillot en remportant la 20e étape de la 113e édition. L’Équatorien de 33 ans a devancé Remco Evenepoel de 26″ et Sepp Kuss de 31″ au terme de 170,9 kilomètres partis du Bourg-d’Oisans. Sa deuxième victoire d’étape sur ce Tour, après Orcières-Merlette, referme une quinzaine passée à l’attaque presque tous les jours.

Reste une question que cette journée alpestre pose plus nettement que les autres : à l’heure où un seul homme écrase le classement général, que vaut encore une carrière construite sur les échappées ?

Quatre cols et un dénivelé qui a marqué l’étape

Le tracé du jour n’avait rien d’un tour de chauffe. Croix de Fer, Télégraphe, Galibier puis col de Sarenne : quatre ascensions avant le lacet final vers l’Alpe d’Huez, pour un total voisin de 5 600 mètres de dénivelé positif, le plus élevé de cette édition. La Croix de Fer, à elle seule, développe 24 kilomètres à 5,2 % de moyenne, quand le Sarenne aligne 12,8 kilomètres à 7,3 %.

Carapaz a choisi de partir tôt, dans le mouvement du matin, pour deux raisons qui se renforcent. Prendre les points de la montagne au sommet de chaque col sécurisait son maillot ; rouler devant lui laissait une chance de tenir jusqu’en bas de la dernière montée. Cette double stratégie a structuré toute sa journée, et elle explique pourquoi il a franchi les premières difficultés sans jamais chercher à se cacher.

Le peloton des favoris, lui, s’observait quelques minutes derrière. Tadej Pogačar contrôlait, Isaac Del Toro protégeait sa troisième place, et les écarts au général bougeaient à la marge. La course de devant et la course de derrière ont vécu deux histoires parallèles, jusqu’à ce que la descente en décide autrement.

La descente du Sarenne a fait basculer l’étape

Longtemps, l’homme fort de l’échappée s’appelait Sepp Kuss. L’Américain de Visma | Lease a Bike, vainqueur du Tour d’Espagne 2023, s’était installé seul en tête et paraissait filer vers une victoire nette. La bascule s’est produite dans la descente technique du Sarenne, où il a chuté à deux reprises en quelques kilomètres, perdant à chaque fois de l’élan et de la lucidité.

Carapaz est revenu, puis passé. Evenepoel, remonté du groupe des favoris, a complété le podium d’étape devant un Kuss qui a terminé à 31″. La journée illustre une constante du cyclisme de montagne que les amateurs connaissent bien : sur un col on perd du temps, dans une descente on perd une course. Ceux qui ont déjà mesuré ce qu’un col du Tour demande vraiment savent que la fatigue nerveuse de la descente pèse autant que l’effort de la montée.

Ce que raconte le palmarès d’un coureur de 33 ans

Le vainqueur du jour n’est pas un révélé de dernière minute. Richard Carapaz appartient à cette génération de coureurs sud-américains qui a bousculé la hiérarchie européenne à partir du milieu des années 2010, et son parcours se lit en quelques repères :

  • vainqueur du Tour d’Italie en 2019, premier Équatorien à remporter un grand tour ;
  • champion olympique de la course en ligne à Tokyo, devant un peloton lancé à pleine vitesse ;
  • coureur de EF Education-EasyPost depuis 2024, dans une formation qui assume une course offensive ;
  • deux victoires d’étape et le maillot à pois sur ce Tour 2026, à 33 ans.

Cette trajectoire dit quelque chose du métier. Un coureur capable de gagner un grand tour à 26 ans peut, sept ans plus tard, reconstruire une saison entière autour d’objectifs partiels sans que cela ressemble à un déclassement. Le calendrier professionnel offre désormais assez de terrains de jeu pour que la reconversion en chasseur d’étapes soit un choix, pas une relégation.

L’équipe américaine y trouve aussi son compte, puisque la visibilité d’un maillot distinctif porté trois semaines vaut, pour un sponsor, plusieurs places au général.

Un objectif annoncé dès le départ de Barcelone

Ce Tour est parti de Barcelone le 4 juillet, et Carapaz avait dès ce moment-là mis de côté l’idée du classement général. Il l’a redit au micro des organisateurs quelques minutes après avoir franchi la ligne, en revendiquant un plan tenu de bout en bout plutôt qu’une réussite improvisée.

À Barcelone, je savais que je ne pouvais pas prétendre au classement général. J’avais un objectif très clair en tête, et nous l’avons atteint avec ces deux victoires d’étape et le maillot à pois. Ce Tour de France a été incroyable, grâce à tous les fans et à tout le soutien que j’ai reçu d’Équateur.

Richard Carapaz, au micro des organisateurs du Tour de France après la 20e étape, le 25 juillet 2026

Le détail compte : annoncer un objectif limité en début d’épreuve expose au ridicule si on échoue. Carapaz termine par ailleurs huitième du classement général, à 20′00″ de Pogačar, ce qui montre qu’il n’a jamais complètement lâché la course de fond.

Le maillot à pois a changé de nature

Pendant deux décennies, le classement de la montagne a souvent été gagné par défaut, ramassé par un coureur hors du coup au général qui glanait des points dans les échappées de transition. La refonte du barème, qui surpondère les cols hors catégorie et les arrivées au sommet, a modifié l’équation : il faut désormais aller chercher les points là où les favoris se battent.

La conséquence se voit dans le palmarès récent. Le maillot revient de plus en plus à des coureurs capables de suivre le rythme des dix premiers, au moins par intermittence, et non plus à des baroudeurs purs. Sur cette édition, la double ascension de l’Alpe d’Huez a encore accentué le phénomène, comme le laissait entrevoir le dénouement alpestre inédit dessiné par les organisateurs.

Le règlement complet des classements annexes est consultable sur le site officiel de l’épreuve, et sa lecture éclaire beaucoup de décisions tactiques qui paraissent obscures à la télévision.

Ce que la victoire d’un baroudeur dit du peloton de 2026

Le Tour 2026 s’achève sur une domination écrasante : Pogačar aborde Paris avec 6′26″ d’avance sur Evenepoel, après une course où l’incertitude au général s’est éteinte tôt, notamment après la chute qui a privé l’épreuve de son duel annoncé. Dans ce contexte, l’intérêt s’est déplacé vers les courses secondaires, maillots annexes, victoires d’étape, batailles pour le top 10.

Ce déplacement n’est pas un pis-aller. Il correspond à la façon dont beaucoup de spectateurs regardent désormais le cyclisme, par séquences et par personnages plutôt que par tableau d’ensemble. Une échappée de six heures conclue par un lever de bras raconte une histoire complète en une journée, là où le général demande trois semaines d’attention.

Les organisateurs l’ont compris, et le tracé de cette édition multipliait les journées piégeuses susceptibles de produire ce type de récit. La contrepartie est connue : à force de valoriser les scénarios courts, on relègue la lecture longue du classement général au rang de décor.

Le cyclisme a besoin de ceux qui perdent souvent

Une carrière comme celle de Carapaz rappelle une réalité que le sport de haut niveau escamote volontiers : pour deux victoires d’étape, il y a eu dix-neuf journées sans résultat, dont plusieurs échappées avortées à quelques kilomètres de l’arrivée. Le taux de réussite d’un attaquant reste très bas, et c’est précisément ce qui rend ses succès lisibles par tout le monde.

Cette économie de l’effort répété concerne aussi ceux qui roulent le dimanche matin sans dossard. La régularité et la capacité à recommencer forment un socle commun entre le peloton professionnel et un cycliste de club, même si les watts n’ont rien à voir. Ce qui se jouera l’an prochain sur les routes du Tour dépendra moins des records que de la volonté de quelques coureurs de continuer à tenter, en sachant qu’ils échoueront la plupart du temps.

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