Il est le sportif français le plus titré de l’histoire, et il n’en a pas fini. À 36 ans, Teddy Riner prépare son retour sur les tatamis après une longue absence consécutive aux Jeux de Paris 2024, où il avait décroché deux nouvelles médailles d’or olympiques. Le géant guadeloupéen relance une dernière aventure, longue et incertaine, celle qui doit le mener jusqu’aux Jeux de Los Angeles, en 2028.
Le judo, cet art martial venu du Japon et fondé sur l’idée de céder pour mieux vaincre, occupe une place à part en France. Deuxième nation du judo mondial par ses résultats, l’Hexagone compte plus d’un demi-million de licenciés, selon France Judo, et une culture de la discipline enracinée dès l’école. Mais que reste-t-il à prouver pour un champion qui a déjà tout gagné ?
Un retour très attendu
Absent des tatamis depuis son sacre parisien, Riner a soigneusement préparé sa rentrée. Il a fait le choix de reprendre la compétition à Lausanne, à l’été 2026, deux ans après ses derniers combats, avant de viser un rendez-vous majeur. Sa sélection pour les championnats du monde, programmés à Bakou du 4 au 10 octobre, a été confirmée début juillet.
L’enjeu est immense : en Azerbaïdjan, le Français peut aller chercher un douzième titre mondial individuel, un total qui le placerait encore un peu plus hors de portée. Rien n’est pourtant acquis. Après deux ans sans compétition, il devra retrouver le rythme, le poids de forme et la lecture des combats au plus haut niveau, face à une génération montante qui n’a pas attendu son retour. Les spécialistes rappellent qu’à ce niveau, deux ans loin des tapis peuvent peser lourd : les corps évoluent, les styles aussi, et les jeunes adversaires n’ont plus la même crainte révérencielle face à la légende.
Le judo, discipline reine du sport français
Si le retour de Riner passionne autant, c’est que le judo tient un rang particulier dans le paysage tricolore. Peu de fédérations peuvent aligner un tel faisceau d’atouts :
- un vivier de licenciés parmi les plus fournis, qui place le judo dans le trio de tête des sports olympiques français ;
- un réservoir de champions et de championnes, de Clarisse Agbégnénou à Romane Dicko, régulièrement médaillés au niveau mondial ;
- une implantation solide dans les clubs de quartier et les zones rurales, loin des seuls grands centres ;
- un modèle éducatif reconnu, fondé sur un code moral enseigné dès le plus jeune âge.
Cette densité explique la régularité des résultats français aux Jeux et aux Mondiaux. Elle fait du judo un pilier de la délégation olympique, attendu à chaque olympiade pour garnir le tableau des médailles françaises. À Paris 2024, la discipline avait offert au pays certaines de ses plus fortes émotions, du sacre individuel de Riner au triomphe de l’équipe mixte, sous les yeux d’un public conquis.
La dernière olympiade d’un géant
Ce qui frappe, dans le discours de Riner, c’est le changement de ton. Le champion ne parle plus de domination ni de revanche, mais de plaisir et de sérénité retrouvés. À l’approche de la quarantaine, il aborde cette dernière ligne droite avec le recul de celui qui n’a plus rien à prouver.
Là, ça va être ma dernière olympiade. J’ai envie de la prendre le mieux possible, c’est aussi revenir quand je me sentirai au top.
Teddy Riner, en octobre 2025, en marge de la Nuit du rugby
Cette philosophie n’enlève rien à l’ambition. Décrocher une nouvelle médaille olympique à Los Angeles, à près de 39 ans, serait un exploit rare dans l’histoire du judo. Le pari reste risqué, mais le Guadeloupéen a bâti sa légende sur sa capacité à revenir plus fort après chaque doute. Il l’a montré après Rio, après Tokyo, à chaque fois qu’on l’a dit sur le déclin. Cette fois encore, sa longévité est scrutée bien au-delà du seul cercle des amateurs de judo, tant elle interroge les limites de la carrière d’un athlète de haut niveau.
Un sport-école pour des centaines de milliers d’enfants
Derrière la vitrine des champions, le judo est d’abord, pour la plupart des familles, une école. Chaque année, des centaines de milliers d’enfants enfilent un kimono pour y apprendre autant à chuter qu’à se relever. Le fameux code moral, affiché dans tous les dojos, y transmet le respect, le courage et le contrôle de soi. Politesse, amitié, sincérité, honneur et modestie complètent ces valeurs, martelées séance après séance jusqu’à devenir des réflexes que l’on emporte hors du tatami.
Ce rôle éducatif nourrit directement les effectifs. Le judo profite de l’élan de pratiquants né des Jeux et de la vague de licences qui gonfle les fédérations. Il s’inscrit aussi dans la lutte contre la sédentarité des plus jeunes, en offrant une activité complète et structurante, peu coûteuse à démarrer. Un kimono et une licence suffisent pour franchir la porte d’un club, souvent proche du domicile, et beaucoup d’enfants y restent des années, jusqu’à en faire un repère aussi fort que l’école ou la musique.
Après Riner, la relève
La question qui se pose déjà est celle de l’après. Quand le géant rangera définitivement son kimono, le judo français devra s’appuyer sur une nouvelle génération pour maintenir son rang, de Romane Dicko à Léa Fontaine chez les lourdes, sans oublier les cadets et cadettes qui percent chaque saison dans les grands tournois nationaux et internationaux.
Le retour de Riner agit à ce titre comme un révélateur. Il rappelle qu’un champion ne se remplace pas, mais qu’une école, elle, se transmet. La manière dont la fédération saura convertir l’engouement de cette dernière olympiade en vocations durables dans les clubs dira beaucoup de l’avenir du judo français, bien après l’extinction des projecteurs de Los Angeles et le dernier salut du plus grand de ses champions.
