Il y a des saisons qui commencent mal et se terminent très bien. Celle d’Olav Kooij, sprinteur néerlandais de 24 ans passé cet hiver chez Decathlon CMA CGM, a basculé le 8 juillet dernier sur l’avenue de Pau, quand il a levé les bras pour la première fois de sa carrière sur le Tour de France. Un premier bouquet sur la Grande Boucle vaut, pour un sprinteur, ce qu’une victoire au sommet vaut pour un grimpeur.
Un sprinteur est un coureur bâti pour les vingt dernières secondes d’une étape. Il traverse les cols en économisant, se laisse porter par ses équipiers pendant six heures, puis produit sur 200 mètres une puissance que le reste du peloton ne peut pas soutenir. Sur la vingtaine d’étapes d’un grand tour, ce profil ne dispose que de six ou sept occasions réelles, parfois moins.
Kooij en avait déjà saisi trois sur le Giro, jamais sur le Tour. Comment un coureur qui décrivait publiquement un début d’année en dessous de ses attentes s’est-il retrouvé, six mois plus tard, à signer la victoire d’étape la plus convoitée du calendrier ?
Un printemps qui n’a pas ressemblé aux précédents
Recruté pour apporter de la vitesse à une équipe française jusque-là identifiée à la montagne, le Néerlandais a passé les premiers mois de 2026 loin des places qu’on lui prêtait. Aucune victoire avant la fin du mois de juin, un enchaînement de courses sans résultat marquant, et la question, récurrente dans le peloton, de savoir si un changement d’équipe se paie toujours d’une saison de transition.
La bascule est venue du Baloise Belgium Tour, où il s’est imposé le 20 juin. Trois semaines plus tard, il partait sur le Tour avec un statut réévalué. Cette trajectoire, il l’a lui-même résumée à la veille du Grand Départ, en expliquant que son équipe et lui avaient su rester patients et continuer à travailler, et que les victoires de juin lui avaient rendu de la confiance.
Pau, 8 juillet : le sprint le plus disputé de la première semaine
La cinquième étape entre Lannemezan et Pau, 158 kilomètres de plat entre deux journées pyrénéennes, offrait la première arrivée massive de l’édition. Sur ce genre de terrain, tout se joue dans les huit cents derniers mètres, quand une dizaine de trains d’équipiers se disputent la même trajectoire à plus de 60 km/h.
Kooij a trouvé l’ouverture au bon moment. C’était sa quatrième victoire sur un grand tour, après trois succès sur le Giro d’Italia obtenus en 2024 puis à deux reprises en 2025, mais la première sur le Tour de France.
Je suis heureux de revenir à ce niveau et d’avoir confiance en moi. J’ai eu un grand soutien de l’équipe aujourd’hui, et c’est tout ce que je pouvais demander. Je savais que le sprint serait chaotique parce que c’est la première semaine du Tour, tout le monde a encore faim de victoire.
Olav Kooij, réaction publiée le 9 juillet 2026 sur le site officiel de son équipe Decathlon CMA CGM au lendemain de sa victoire à Pau
Cette lecture du final en dit long sur le métier : un sprinteur ne gagne pas seulement à la puissance, il gagne au placement. Trouver le bon sillage quand vingt coureurs cherchent le même, c’est ce qui sépare une deuxième place d’un bouquet.
Ce que son bilan raconte de ces trois semaines
Au moment où le peloton aborde sa dernière semaine, le compteur du Néerlandais mérite d’être regardé de près.
- Quatre podiums d’étape sur ce Tour, obtenus lors des étapes 5, 10, 11 et 12 ;
- Une victoire, à Pau, sur le premier sprint massif de l’édition ;
- Une première participation au Tour de France, à 24 ans, après trois Giro ;
- Un total de six podiums d’étape pour l’ensemble de son équipe depuis Barcelone, dont deux signés par Paul Seixas.
Ce ratio le place parmi les sprinteurs les plus réguliers de l’édition, même s’il ne dispute pas frontalement la bataille pour le maillot vert, où d’autres profils ont accumulé davantage de points aux sprints intermédiaires.
Reste que la régularité, dans cette discipline, ne s’improvise pas, et qu’elle repose sur un travail collectif rarement visible à l’écran.
Le sprint, un exercice collectif déguisé en exploit individuel
L’image retenue est celle d’un coureur seul, bras levés. La réalité tient dans les vingt kilomètres qui précèdent, où quatre à six équipiers se relaient pour maintenir leur leader dans les dix premières positions, à l’abri du vent et hors des chutes. Un train de sprint bien mené économise à son leader 20 à 30 % de sa dépense énergétique sur cette portion décisive.
La puissance développée dans les derniers mètres dépasse fréquemment 1 400 watts chez les meilleurs, sur une durée de dix à quinze secondes. C’est un effort anaérobie pur, à l’opposé de celui d’un grimpeur, qui repose sur la capacité à tenir 400 watts pendant quarante minutes. Les règles encadrant ces arrivées, notamment l’interdiction de changer de trajectoire dans les derniers hectomètres, relèvent du règlement de l’Union cycliste internationale. Deux métiers, un même peloton.
Cette spécialisation extrême explique pourquoi les sprinteurs abandonnent parfois avant Paris : les délais d’arrivée en montagne les mettent hors course dès qu’une défaillance survient.
Un profil rare dans un cyclisme devenu grimpeur
Le cyclisme des années 2020 valorise les coureurs complets capables de gagner partout. Face à cette tendance, le sprinteur pur reste une exception assumée, avec un gabarit et un entraînement qui n’ont presque rien en commun avec ceux d’un leader de classement général. Le Néerlandais développe une masse musculaire que les grimpeurs passent l’hiver à perdre.
Cette rareté a une valeur économique. Les étapes de plaine rassemblent les plus fortes audiences télévisées en fin de parcours, et les marques d’équipement comme les partenaires titres y trouvent une exposition que la haute montagne, plus élitiste à filmer, ne garantit pas. Le retour du contre-la-montre par équipes à Barcelone, comme l’ouverture laissée aux baroudeurs sur la route de Belfort, participe de la même logique : diversifier les scénarios pour élargir le public.
Ce que les derniers jours peuvent encore lui offrir
Il reste au Néerlandais deux occasions crédibles avant Paris, la dix-septième étape entre Chambéry et Voiron le 22 juillet, puis l’arrivée des Champs-Élysées le 26 juillet, le sprint le plus prestigieux du calendrier. Encore faut-il franchir d’ici là deux journées alpines et le double passage par l’Alpe d’Huez, exercice où un sprinteur ne joue plus qu’une chose : le respect des délais.
Sa trajectoire dit quelque chose de plus large sur ce sport. Un début de saison sans résultat n’a jamais signifié grand-chose à lui seul, et le calendrier cycliste, étalé de janvier à octobre, laisse à un coureur le temps de se reconstruire là où d’autres disciplines sanctionnent en quelques semaines. La percée du prodige lyonnais de son équipe, à 19 ans à peine, raconte l’autre versant de cette histoire.
Le public, lui, retiendra surtout une image simple, celle d’un coureur qui a mis six mois à retrouver ses jambes et quinze secondes à le prouver. Cette forme de patience-là intéresse bien au-delà du peloton professionnel, à l’heure où les pratiquants amateurs sont de plus en plus nombreux à mesurer leur progression semaine après semaine, et à s’inquiéter du moindre plateau.
