Le Tour de France a quitté les grandes plaines bourguignonnes pour venir cogner à la porte des Vosges. La treizième étape de cette 113e édition s’élance ce vendredi 17 juillet à 13 h 00 en direction de Belfort, où l’arrivée est attendue vers 17 h 46, boulevard Joffre. Une étape de transition, annonce le profil : 2 400 mètres de déclivité seulement, un seul col de première catégorie, et une route plate comme la main pendant 152 kilomètres.
Sauf qu’une étape du Tour ne se lit jamais entièrement sur un profil. Depuis Barcelone, les coureurs d’échappée attendent leur tour dans une édition verrouillée par les UAE Emirates XRG, et le tracé vosgien leur tend enfin quelque chose qui ressemble à une invitation : 940 mètres de dénivelé positif concentrés sur vingt-trois kilomètres, de quoi écarter les grosses cuisses du sprint sans convoquer les purs grimpeurs. Reste la question que le peloton se pose depuis qu’il a basculé dans les Pyrénées : l’équipe du maillot jaune laissera-t-elle vraiment filer ?
Cent cinquante-deux kilomètres pour se placer, vingt-trois pour se départager
La journée se joue en deux temps radicalement différents. Jusqu’au kilomètre 157, la route ne cumule qu’environ 1 200 mètres de déclivité, autant dire rien à ce niveau de course. Le Col des Croix, 5,1 kilomètres à 4,8 %, franchi peu après, ne pèsera ni sur le scénario ni sur le maillot à pois : deux points au sommet, une formalité administrative.
Le vrai point de bascule porte un nom qui sent le vieux Tour : le Ballon d’Alsace, 8,9 kilomètres à 6,9 %. C’est là que les grimpeurs d’échappée devront s’isoler et bâtir l’avance qui les protégera du retour d’un groupe organisé. La longueur et la régularité de la pente avantagent les rouleurs-grimpeurs plus que les puncheurs : elle se lisse, elle se gère aux watts, elle pardonne mal l’à-coup et récompense l’endurance.
La descente qui suit ne réglera rien. Larges routes, revêtement parfait, sept épingles seulement et des trajectoires qui se prennent vite : l’apparence est technique, la réalité est roulante. Un attaquant esseulé n’y creusera pas l’écart qu’il n’aura pas fait au sommet, et tout se rejouera dans les dix-huit derniers kilomètres, en faux plat descendant depuis Giromagny puis sur les avenues belfortaines.
Les pièges du final belfortain
Le livre de route promet une fin d’étape hachée, où chaque giratoire devient une rampe de lancement potentielle. Les points sensibles se comptent sur les doigts d’une main :
- à 8,8 kilomètres de l’arrivée, une zone exposée au vent capable de figer un groupe de tête selon son orientation ;
- à 7,2 puis 7 kilomètres, deux ronds-points consécutifs où une attaque tranchante peut faire la différence ;
- à 5,2 kilomètres, une bosse de 700 mètres à 5,1 % taillée pour les explosifs ;
- à 2,3 kilomètres puis à 400 mètres, deux virages rapides qui rebattent l’ordre d’un sprint réduit.
Cette accumulation dit une chose simple : l’étape ne se gagnera pas au sommet mais dans les vingt minutes suivantes. Elle explique aussi pourquoi les équipes à forte densité collective ont intérêt à saturer l’échappée plutôt qu’à miser sur un seul homme, quitte à s’annuler entre coéquipiers dans les trois derniers kilomètres.
Encore faut-il qu’une échappée prenne. Sur ce Tour, c’est précisément le point qui coince.
La météo desserre enfin l’étau
Le peloton va souffler. Après un début d’édition marqué par un épisode caniculaire qui a contraint l’organisation à raccourcir l’étape corrézienne, les prévisions annoncent 28 °C et un basculement net des conditions. Le risque de pluie approche les 68 %, mais les gouttes devraient épargner la course sur l’essentiel de la journée.
Le vent, lui, soufflera d’ouest à 14 km/h. Assez pour porter le peloton jusqu’au pied du Ballon d’Alsace et favoriser un départ rapide, beaucoup trop peu pour créer des bordures. Aucune tension latérale à attendre, donc, ce qui laisse la sélection se faire uniquement à la pente. Une donnée devenue rare sur ce Tour, où le thermomètre a plus souvent trié le peloton que le dénivelé.
McNulty, Wellens, Vacek, qui a le bon de sortie ?
Les regards se tournent d’abord vers Brandon McNulty. L’Américain d’UAE Emirates XRG cherche la victoire d’étape qui compléterait son triptyque sur les trois Grands Tours, et son profil de rouleur colle au tracé : parti seul, il devient presque impossible à reprendre. Tim Wellens, déjà autorisé à sortir du rang à Foix, dispose de la même bénédiction et d’une intelligence de course qui vaut souvent mieux que des watts.
Chez Lidl-Trek, Mathias Vacek pointe en tête de liste, l’équipe ayant tout intérêt à envoyer du monde devant pendant que Mads Pedersen ira chercher les points du sprint intermédiaire de Mélisey, dans la logique de la bataille du maillot vert qui structure ce Tour. Filippo Ganna, ravageur à Ussel et puissant à Chalon-sur-Saône, peut organiser une chasse à lui seul. Raúl García Pierna, Javier Romo et Quinten Hermans complètent une liste où il faudra cumuler des jambes de grimpeur et une pointe de vitesse.
Un détail change pourtant l’équation. Les UAE Emirates XRG ont annoncé viser le classement par équipes, aujourd’hui dominé par les hommes du maillot vert avec 24 minutes et 46 secondes d’avance. Traduction concrète : pas un Lidl-Trek à l’avant sans un coéquipier de Tadej Pogačar pour le surveiller. Le jeu du chat et de la souris a déjà commencé dans le final de Chalon-sur-Saône, quand les émiratis se sont mis en route sur les mouvements de Derek Gee.
Sur une course aussi grande que le Tour, avec toute cette concurrence et tout le monde qui tente, c’est de plus en plus dur de gagner une étape.
Thomas Voeckler, sélectionneur de l’équipe de France de cyclisme, au micro de Vélofuté, en juin 2025
La raréfaction des occasions n’a rien d’une impression. Elle raconte un Tour où le nombre de prétendants a explosé pendant que le nombre de fenêtres se refermait, et où une journée vosgienne prend des allures de dernière chance pour une trentaine de coureurs.
Le verrou émirati, symptôme d’un cyclisme qui a changé
Ce que les baroudeurs subissent depuis le Grand Départ dépasse le cas d’une équipe. Le cyclisme professionnel s’est densifié : les écarts de préparation se sont resserrés, les capteurs ont rendu chaque effort prévisible, et une formation dominante peut désormais contrôler une course trois semaines durant sans jamais laisser le hasard s’installer. Le spectacle y gagne en intensité ce qu’il perd en imprévu.
Le débat n’est pas neuf, il est simplement devenu visible depuis le bord de la route. Réduire le nombre de coureurs par équipe, plafonner les budgets, revoir les oreillettes : chaque piste a ses défenseurs et ses angles morts, et aucune ne fait consensus dans le peloton. Ce qui est acquis, en revanche, c’est que les étapes comme celle de Belfort sont devenues des respirations, pas des règles, et que le public le ressent aussi nettement que les coureurs.
Ce que Belfort dira du reste de la Grande Boucle
La treizième étape n’est pas un juge de paix, elle est un test de perméabilité. Si une échappée survit au Ballon d’Alsace, elle prouvera qu’il reste des interstices dans le contrôle émirati, et toute la seconde moitié du Tour s’en trouvera rouverte. Si le peloton rentre groupé boulevard Joffre derrière un coéquipier de Pogačar, la question sera close jusqu’au double rendez-vous alpestre.
Les Vosges ont cela de particulier qu’elles n’imposent rien : elles proposent. Il revient au peloton de décider s’il veut encore courir ou seulement rouler, et à ceux qui suivront l’étape depuis le bord de la route ou depuis leur canapé de mesurer ce qu’un col moyen peut encore produire quand tout le reste est verrouillé. Le boulevard Joffre, vers 17 h 46, apportera une réponse qui vaudra bien au-delà d’une victoire d’étape.
