Messi, 39 ans : comment le meilleur buteur du Mondial est devenu son meilleur passeur

16/07/2026 à 20h05  ·  Julie Mirabel  ·  6 minutes à lire

Deux passes décisives contre l'Angleterre, une troisième finale de Coupe du monde à 39 ans : Lionel Messi a changé de métier sans quitter le terrain. Ce que ce basculement dit de l'Argentine, du record qu'il vient de battre et de la finale de dimanche.

Il y a des soirs où le football tient dans une image. Le 15 juillet à Atlanta, dans le temps additionnel d’une demi-finale de Coupe du monde, un homme de 39 ans marchait au milieu du terrain pendant que ses coéquipiers couraient dans tous les sens. Quelques secondes plus tôt, il avait déposé un centre sur la tête de Lautaro Martinez, et l’Argentine était en finale.

Lionel Messi n’a pas marqué contre l’Angleterre. Il a donné les deux ballons qui ont renversé un match mal engagé, gagné 2-1 après avoir été mené. À l’âge où la plupart de ses anciens partenaires commentent les matchs à la télévision, l’Argentin dispute sa sixième Coupe du monde et sa troisième finale, dimanche 19 juillet au MetLife Stadium de New York. Comment un joueur qui ne court presque plus continue-t-il de décider du sort des plus grands matchs ?

Quinze minutes qui ont retourné l’Angleterre

Pendant 75 minutes, cette demi-finale n’a pas ressemblé à grand-chose. Beaucoup de fautes, peu d’occasions, une première demi-heure illisible. Anthony Gordon a fini par trouver la faille en profitant d’un marquage léger de Nahuel Molina, et l’Angleterre menait à un quart d’heure de la fin d’un match qu’elle avait su étouffer.

C’est là que Thomas Tuchel a pris la décision qui lui coûtera le tournoi. Le sélectionneur allemand a sorti Anthony Gordon et Declan Rice pour faire entrer deux défenseurs supplémentaires, Ezri Konsa et Dan Burn. Son équipe a reculé de trente mètres et n’est jamais ressortie de son camp.

Enzo Fernández a égalisé d’une frappe sèche, servi en retrait par Messi. Lautaro Martinez a plié l’affaire de la tête, sur un centre du même Messi, dans le temps additionnel. Jordan Pickford avait pourtant sorti un grand match et Djed Spence joué les héros, mais c’était la sixième demi-finale de l’Argentine en Coupe du monde, et la sixième victoire. À ce stade de la compétition, l’Albiceleste n’a jamais perdu.

Le meilleur buteur du Mondial est devenu son meilleur passeur

La statistique la plus parlante de ce Mondial n’est pas un but. Messi a pourtant inscrit huit réalisations depuis le début de la compétition, dont un triplé d’entrée contre l’Algérie, ce qui le place à égalité avec Kylian Mbappé en tête du classement des buteurs. Son total en Coupe du monde atteint 21 buts et il a dépassé au passage Miroslav Klose, recordman depuis 2014.

Le basculement s’est produit en quart de finale contre la Suisse. Sur un corner de la 10e minute, il a trouvé Alexis Mac Allister : sa dixième passe décisive en Coupe du monde, un record devant Fritz Walter et ses neuf offrandes avec l’Allemagne de l’Ouest. Comme le rappelle beIN SPORTS, la FIFA ne recense ces statistiques que depuis 1966, ce qui laisse une part de flou sur les éditions les plus anciennes. Les deux passes contre l’Angleterre portent désormais le compteur à douze.

Dix passes, dix partenaires différents

Un détail rend ce record singulier. Les dix passes comptabilisées avant la demi-finale ont été délivrées à dix joueurs argentins différents, sur cinq éditions et vingt ans de carrière internationale. La liste tient lieu de photographie :

  • Hernán Crespo, en 2006, quand Messi avait 18 ans ;
  • Carlos Tevez, en 2010 ;
  • Ángel Di María, en 2014, l’année de la finale perdue contre l’Allemagne ;
  • Gabriel Mercado et Sergio Agüero, en 2018 ;
  • Enzo Fernández, Nahuel Molina et Julián Álvarez, en 2022, l’année du titre ;
  • Cristian Romero et Alexis Mac Allister, en 2026.

Trois générations de joueurs argentins ont donc marqué sur une passe de Messi. Crespo a rangé les crampons il y a quinze ans quand Mac Allister, lui, avait sept ans au moment du premier Mondial de son capitaine. Peu de joueurs de champ ont tenu six éditions à ce niveau de responsabilité, et c’est peut-être là le vrai record.

Ce que l’Argentine a construit autour de lui

Le parcours argentin dans ce tournoi ressemble à une série de sauvetages. Le Cap-Vert, l’Égypte, la Suisse : à chaque tour, l’Albiceleste s’en est sortie tard et mal, mais s’en est sortie. Treize rencontres de suite avec au moins deux buts inscrits en Coupe du monde : le chiffre dit une régularité offensive que le jeu, souvent laborieux, ne laisse pas deviner.

Il y a dans ce groupe une croyance collective qui se passe d’explication tactique, et le sélectionneur ne cherche même plus à la formuler autrement que par l’émotion. Interrogé après la qualification, Lionel Scaloni a renoncé à l’analyse.

Je n’ai pas les mots. Il est difficile d’expliquer aux gens ce que font ces joueurs. Nous sommes uniques, ce n’est pas de l’arrogance, c’est du fond du cœur.

Lionel Scaloni, sélectionneur de l’Argentine, sur beIN SPORTS après la demi-finale contre l’Angleterre, le 15 juillet 2026

Cette foi a une contrepartie moins romantique. Elle repose sur un joueur unique, et sur la certitude, partagée par les dix autres, qu’il finira par trouver la faille. Une équipe qui attend son sauveur joue moins bien pendant une heure, ce que les trois quarts d’heure de laisser-aller face à l’Angleterre ont illustré sans détour.

Durer à 39 ans, ce que ça coûte vraiment

La longévité de Messi n’a rien d’un miracle biologique. Elle tient à une reconversion silencieuse : il a troqué les courses contre les décisions. Là où le joueur de 2010 éliminait trois adversaires balle au pied, celui de 2026 économise chaque déplacement pour être disponible au moment exact où le ballon entre dans la zone qui compte.

Le corps impose sa comptabilité. Après le quart de finale contre la Suisse, décrit comme épuisant par son entourage, l’Argentin a manqué l’entraînement du lendemain. Il dispute sa sixième Coupe du monde, comme Cristiano Ronaldo et le Mexicain Guillermo Ochoa, et treize de ses vingt-et-un buts en Coupe du monde datent d’avant 2026. Ce Mondial a d’ailleurs offert un autre visage de cette endurance avec le gardien cap-verdien de quarante ans qui a tenu tête à l’Espagne. Le geste devient plus rare avec l’âge, mais il est mieux placé.

Dimanche à New York, ce qui se joue vraiment

Le 19 juillet à 21 heures, l’Argentine défendra son titre face à l’Espagne au MetLife Stadium de New York. Le contraste sera net : un champion en titre porté par un joueur de 39 ans face à une sélection espagnole qui a écarté la France (2-0) en s’appuyant sur des garçons à peine majeurs. Côté français, le tournoi s’achève sur la petite finale et sur la fin d’un cycle de quatorze ans sur le banc.

Reste une question que la finale ne tranchera pas. La trajectoire de Messi tient à un contexte que le football de demain ne reproduira pas : des calendriers plus légers à ses débuts, une exposition médiatique moins totale, et une compétition qui n’avait pas encore connu le passage à quarante-huit équipes. Les joueurs nés dans les années 2000 joueront davantage et plus vite, et personne ne sait encore à quel âge leur corps dira stop.

Dimanche soir, un homme de 39 ans jouera peut-être son dernier match international. Il y aura autre chose à regarder que le ballon : la façon dont un joueur en fin de course continue de peser sans courir, et ce que cela dit de la valeur de l’expérience dans un sport qui a fait de la vitesse son seul étalon. La finale départagera deux équipes, pas deux époques.

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