Le 14 juillet au soir, à Dallas, l’équipe de France a perdu 2-0 contre l’Espagne et une histoire longue de quatorze ans s’est mise à compter ses dernières heures. Il reste un match, le 18 juillet, au Hard Rock Stadium de Miami Gardens. La petite finale, autrement dit le match pour la troisième place, est cette rencontre que la FIFA maintient entre les deux perdants des demies et que personne ne réclame jamais.
Ce sera pourtant le dernier de Didier Deschamps sur le banc des Bleus. Le sélectionneur avait annoncé son départ dès janvier 2025, bien avant de savoir comment cette Coupe du monde se terminerait, ce qui donne à ce rendez-vous mineur une charge symbolique que le classement final ne mesurera pas. Que reste-t-il, au moment de refermer le dossier, du plus long règne de l’histoire de l’équipe de France ?
Une demi-finale perdue sans avoir vraiment existé
Les Bleus arrivaient à Dallas avec six victoires en six matches et une réputation d’équipe qui ne perdait plus. Ils sont repartis sans avoir cadré grand-chose. Mikel Oyarzabal a ouvert le score sur penalty à la 22e minute, Pedro Porro a doublé la mise à la 58e, et l’affaire était pliée bien avant l’heure de jeu.
Le scénario a moins tenu à un exploit espagnol qu’à une organisation défensive parfaitement réglée, doublée d’un gardien, Unai Simón, que rien n’a inquiété. La France a buté sur le bloc qu’elle-même avait imposé au reste de l’Europe pendant une décennie, ce qui n’est pas la moindre des ironies pour une équipe bâtie sur la solidité et le contre.
Le duel annoncé entre les deux joueurs les plus attendus n’a jamais eu lieu. Le face-à-face entre Kylian Mbappé et Lamine Yamal devait décider du match ; il s’est dissous dans une demi-finale à sens unique où le premier n’a pas touché assez de ballons et le second n’en a pas eu besoin.
Un départ annoncé dix-huit mois à l’avance
La singularité de cette sortie tient à sa préméditation. Le 8 janvier 2025, au journal de 13 heures de TF1, Didier Deschamps avait fait savoir qu’il quitterait ses fonctions à l’issue du Mondial 2026, quel que soit le résultat. Aucun sélectionneur français n’avait jamais planifié sa fin avec autant d’avance, ni assumé de traverser une compétition majeure en position de partant.
Je suis prévu jusqu’en 2026, la prochaine Coupe du monde, mais ça s’arrêtera là parce qu’à un moment il faut. Dans ma tête, c’est bien clair.
Didier Deschamps, sélectionneur de l’équipe de France, au journal de 13 heures de TF1, le 8 janvier 2025
Ce choix a été beaucoup commenté, souvent à charge : annoncer son départ, c’était selon certains affaiblir son autorité sur un groupe qui savait la porte ouverte. Le tournoi a plutôt démontré l’inverse jusqu’à mardi soir, avec un parcours sans faute et une hiérarchie interne jamais contestée publiquement.
Ce que quatorze ans ont produit
Le bilan comptable de l’ère Deschamps résiste à toutes les relectures, y compris les plus sévères. Il tient en quelques lignes.
- une Coupe du monde remportée en Russie en 2018, la deuxième de l’histoire du pays ;
- une finale de Coupe du monde perdue aux tirs au but face à l’Argentine en 2022 ;
- une finale de Championnat d’Europe perdue à domicile contre le Portugal en 2016 ;
- une Ligue des nations remportée en 2021 face à l’Espagne ;
- une place dans le dernier carré mondial en 2026, pour son ultime tournoi.
Trois finales et un titre en quatre Coupes du monde et Euros de premier plan : aucun sélectionneur européen contemporain n’affiche une régularité comparable. La critique n’a jamais porté sur les résultats mais sur la manière, un football de contrôle et de transition qui a rarement soulevé les foules et souvent gagné les matches.
Cette tension entre efficacité et séduction va largement déterminer la lecture que l’histoire fera de la période.
Un dernier match que personne ne veut jouer
Le 18 juillet à Miami, les Bleus affronteront le perdant de la seconde demi-finale, qui oppose l’Angleterre à l’Argentine mercredi soir à Atlanta. Le match pour la troisième place a mauvaise réputation, et pour de bonnes raisons : joueurs vidés, enjeu introuvable, public clairsemé. La FIFA le maintient surtout pour des raisons de diffusion et de contrat avec les villes hôtes.
Cette édition à trois pays et 48 équipes a par ailleurs allongé le tournoi et multiplié les déplacements. Ce que le passage à quarante-huit équipes a changé au format se paie précisément sur ce genre de rendez-vous, quand des organismes usés doivent traverser un continent pour un match sans conséquence.
Reste que pour un homme qui a soulevé la Coupe comme joueur en 1998 puis comme sélectionneur en 2018, sortir par cette porte-là a quelque chose de contrariant. Les précédents montrent que les équipes de France de Deschamps ne bâclent pas les fins d’histoire, et le groupe a intérêt à ne pas laisser une image molle avant un changement de cycle.
Zidane et la génération d’après
La succession n’a rien d’un secret. Zinédine Zidane est pressenti depuis des années et un accord verbal aurait été conclu au printemps 2026, selon plusieurs médias spécialisés. Sa nomination est attendue dans les semaines qui suivent le tournoi, une fois la page administrative tournée.
Il héritera d’un effectif largement renouvelé, articulé autour de Kylian Mbappé, Michael Olise, Désiré Doué et Warren Zaïre-Emery, avec un premier objectif fixé à l’Euro 2028. Le contraste des profils promet un changement de style : Deschamps venait du milieu défensif et pensait le jeu par l’équilibre, Zidane venait du numéro 10 et l’a toujours pensé par le ballon.
L’expérience espagnole du 14 juillet fournit d’ailleurs le cahier des charges. Après un quart de finale accroché face au Maroc, la France a montré qu’elle savait encore gagner sans briller, mais qu’elle ne savait plus quoi faire d’un match où il fallait construire.
Ce qu’une ère laisse derrière elle
Une sélection n’est pas un club : elle ne se juge pas sur un projet de jeu mais sur ce qu’elle produit tous les deux ans, en quatre semaines, avec des joueurs qu’on ne voit presque jamais. Sur ce critère, la période qui s’achève à Miami restera comme la plus dense de l’histoire du football français, devant même les années Jacquet et Blanc réunies. Vingt-huit ans séparent les deux étoiles du maillot, et un seul homme figure sur les deux.
Ce que le successeur trouvera dans le vestiaire, c’est justement le problème que Deschamps n’a jamais eu : une génération qui a tout gagné en club et pour qui l’équipe de France n’est plus un aboutissement mais une étape. Reconstruire un désir collectif sur cette base-là relève d’un métier différent de celui qui consistait à faire tenir un groupe autour d’un titre. Le 18 juillet, entre deux équipes qui n’ont rien à jouer, on saura assez vite laquelle des deux respecte encore le maillot pour lui-même.
