Quand on suit le Tour de France, on retient d’abord le maillot jaune. Pourtant, une autre tunique se dispute chaque jour avec une intensité folle : le maillot vert, qui récompense le meilleur au classement par points. Depuis le Grand Départ de Barcelone, début juillet, ce sont les sprinteurs qui s’en disputent la propriété, dans un feuilleton parallèle à la lutte pour la victoire finale.
Tim Merlier, Jasper Philipsen, Mads Pedersen, Biniam Girmay : les cadors de la vitesse se rendent coup pour coup à l’emballage. Derrière le spectacle des arrivées massives se joue une vraie stratégie d’usure, faite de placements millimétrés et de calculs de points. Alors, à qui profitera vraiment cette guerre des sprints ?
Le maillot vert, un classement à part
Institué en 1953, le classement par points distribue des unités à chaque arrivée d’étape et à chaque sprint intermédiaire. Les étapes de plaine rapportent le plus gros pactole, ce qui en fait le terrain de chasse privilégié des purs sprinteurs, capables de lancer des pointes à plus de 70 km/h dans les derniers hectomètres.
La tunique a ses légendes. Le Slovaque Peter Sagan en a fait sa signature, avec sept maillots verts remportés, un record qui dit tout de la régularité qu’exige l’exercice. Gagner ce classement suppose de marquer des points partout, jusque dans les étapes accidentées, là où les sprinteurs les plus lourds souffrent le plus.
Cette exigence explique pourquoi le vert échappe parfois au sprinteur le plus rapide. Il récompense moins l’éclair d’un jour que la constance sur trois semaines de course, une qualité qui sépare les gagneurs d’étapes des vrais collectionneurs de points.
Un nouveau barème qui rebat les cartes
L’édition 2026 a modifié la donne. Le règlement fait désormais grimper la victoire d’étape à 70 points, contre 50 auparavant, une hausse pensée pour récompenser davantage les sprinteurs les plus tranchants et raviver la bagarre pour le vert.
Ce changement n’a rien d’anecdotique. En gonflant la prime du vainqueur, l’organisation incite les équipes à jouer la gagne plutôt que la simple gestion, et transforme chaque final en enjeu majeur. Un sprinteur qui aligne les succès peut désormais creuser un écart difficile à combler en une poignée d’étapes.
Reste que le barème n’efface pas la nécessité de franchir les montagnes dans les délais. Le vainqueur du maillot vert demeure celui qui conjugue vitesse et endurance : survivre aux cols compte autant que dominer les sprints.
Quatre hommes pour une tunique
La lutte 2026 met aux prises un carré d’attaquants aux profils complémentaires, chacun avançant des arguments très différents. Le tableau des prétendants se lit d’un coup d’œil :
- Mads Pedersen, le Danois de Lidl-Trek, solide sur tous les terrains, endosse le maillot vert depuis la quatrième étape ;
- Tim Merlier, le Belge de Soudal Quick-Step, débute sur le Tour à 33 ans mais frappe déjà fort avec ses victoires au sprint ;
- Jasper Philipsen, l’ailier d’Alpecin, dix succès d’étapes au compteur, reste le grand favori dès qu’il s’agit de lancer l’emballage ;
- Biniam Girmay, l’Érythréen révélé en 2024, rappelle qu’il sait s’imposer dans le chaos des arrivées groupées.
Cette diversité fait tout le sel du duel. Là où l’un vise chaque bouquet, l’autre grappille des points partout : deux logiques opposées pour un même maillot. Le classement peut donc basculer d’un jour à l’autre selon le profil des étapes.
Au sortir de la première semaine, un homme a toutefois pris les commandes du classement, à la surprise de personne tant sa régularité impressionne.
Pedersen a pris les commandes
Régulier comme un métronome, Mads Pedersen a bâti son avance en plaçant des coups partout, sans forcément lever les bras. Après sept étapes, le Danois comptait 204 points et près de 60 unités d’avance sur son premier poursuivant, une marge déjà confortable pour ce stade de la course.
Sa méthode illustre à merveille l’esprit du classement. Pendant que Merlier accumule les bouquets et que Philipsen guette la faille, Pedersen transforme la constance en arme redoutable, quitte à sacrifier quelques victoires prestigieuses au profit d’un capital de points sans cesse rechargé.
Je termine neuvième du sprint massif, ce qui n’est pas le résultat que je visais pour la victoire d’étape, mais c’est une bonne opération pour le maillot vert aujourd’hui
Mads Pedersen, coureur Lidl-Trek, après la 7e étape du Tour de France 2026
Ce que ce duel dit du cyclisme d’aujourd’hui
La ferveur autour du maillot vert prolonge un engouement plus large pour le vélo. Le même Tour qui fait vibrer les amateurs de sprints entretient l’envie de pédaler relancée par le bras de fer pour la victoire finale, preuve que la course nourrit la pratique bien au-delà du peloton professionnel.
Ce feuilleton n’est qu’une facette d’un cyclisme en pleine effervescence. Entre les grands rendez-vous de montagne qui font basculer la hiérarchie et la montée en puissance du cyclisme féminin, la discipline multiplie les récits. Le sprint reste l’un des plus spectaculaires, parce qu’il condense en dix secondes une tension accumulée sur des heures.
Cette course dans la course nourrit aussi le suspense d’un Tour parfois verrouillé au classement général. Quand le maillot jaune semble promis à un seul homme, le maillot vert offre une deuxième bataille, plus ouverte, qui tient les téléspectateurs en haleine jusqu’aux tout derniers mètres de chaque étape et fait vivre les longues transitions de plaine.
Cap sur les cols avant Paris
Le plus dur attend pourtant les sprinteurs. Les massifs approchent, et chaque col franchi hors délai peut priver un favori du maillot vert avant même les Champs-Élysées. La montagne agit comme un juge de paix, écrémant sans pitié les silhouettes taillées pour la ligne droite.
La suite dira si Pedersen tient sa proie ou si Merlier et Philipsen recollent à la faveur des dernières lignes droites. Au fond, ce duel rappelle une évidence souvent oubliée : sur le Tour, la régularité peut valoir autant que le panache, et le vert se gagne parfois loin des projecteurs du maillot jaune.
