Rémy Martin, 23 sélections avec le XV de France, a troqué la troisième ligne pour le fournil

10/09/2026 à 15h22  ·  Julie Mirabel  ·  5 minutes à lire

Vingt-trois fois international entre 2002 et 2009, Rémy Martin a repris en mai une boulangerie à Apt, dans le Vaucluse. Entre des semaines de 96 heures et un palmarès qui ne nourrit plus, l'ancien troisième ligne mesure ce qu'une carrière laisse vraiment.

À Apt, dans le Vaucluse, le patron de la boulangerie qui ouvre avant l’aube a porté vingt-trois fois le maillot du XV de France. Rémy Martin, 47 ans, a repris en mai dernier un établissement de l’enseigne Ange, à une heure de route à l’est d’Avignon. Il y travaille six jours sur sept, entre le fournil, le comptoir et les présentoirs.

La reconversion, dans le vocabulaire du sport de haut niveau, désigne cette seconde vie professionnelle qui commence quand le corps ne suit plus. Elle occupe des carrières entières, puisqu’un rugbyman raccroche souvent avant ses 35 ans et vit ensuite trois ou quatre décennies d’activité. Rémy Martin en est déjà à sa troisième vie, après le rugby puis l’immobilier. Qu’est-ce qu’une carrière internationale laisse à un homme quand il enfile un tablier ?

Vingt-trois sélections et trois titres de champion de France

Troisième ligne, formé au poste le plus exposé aux chocs, Rémy Martin rejoint le Stade Français en 2001. La sélection suit très vite : il connaît sa première cape le 2 mars 2002 face à l’Angleterre, à 22 ans. Il portera le maillot bleu vingt-trois fois entre 2002 et 2009, avant de terminer sa carrière de club à Bayonne.

Cette année 2002 reste la plus marquante. Le Tournoi des Six Nations est remporté sans la moindre défaite, un Grand Chelem qui figure au palmarès tenu par la Fédération française de rugby. Trois titres de champion de France s’ajoutent ensuite avec le Stade Français, en 2003, 2004 et 2007.

Ce palmarès situe le personnage sans le résumer. Vingt-trois sélections, c’est une carrière internationale solide sans être celle d’un cadre installé sur une décennie, à comparer aux 55 capes d’un arrière international encore en activité aujourd’hui. Le contrat professionnel n’a jamais suffi à financer toute une vie, et l’intéressé le savait déjà à l’époque.

Une première vie professionnelle dans l’immobilier

La sortie du rugby s’est faite sans rupture brutale. Rémy Martin devient directeur régional d’une foncière immobilière appartenant au groupe Carrefour, un poste de cadre dirigeant qui n’a rien d’un lot de consolation. La première reconversion était donc déjà réussie quand il a décidé de tout arrêter.

Le choix de la boulangerie n’est pas venu d’un échec mais d’une envie, et il renvoie à une histoire de famille : son père était cuisinier. Quitter un bureau pour un fournil à 47 ans suppose d’accepter une perte de confort immédiate et un pari sur l’endurance. Le rugby avait déjà appris les deux.

Des semaines de 96 heures et six jours sur sept

Le rythme qu’il décrit dépasse largement celui d’un joueur professionnel. Quatre-vingt-seize heures par semaine, réparties sur six jours puisque l’établissement ferme encore le dimanche, avec la confection, le commercial, la mise en place des présentoirs et le remplacement des absents. Trois boulangers de métier tiennent le fournil, et le patron lame et enfourne à leurs côtés quand il le faut.

Ce qu’il en dit tient en une formule courte et sans lyrisme. Il se décrit comme terre-à-terre, attentif depuis toujours à ne pas dépendre de ce que le rugby lui a rapporté. La leçon vient de son père, et elle a survécu à la carrière.

J’ai été élevé au travail. Mon papa me disait que le rugby n’était pas un métier, mais qu’il pouvait m’aider à trouver un boulot.

Rémy Martin, ancien troisième ligne du XV de France, à propos de sa reconversion dans la boulangerie, propos rapportés le 9 septembre 2026

Ce que le rugby lui a laissé pour tenir un commerce

François Bultel, patron national du réseau Ange, ne cache pas sa préférence pour ce profil de franchisé. Il en cite plusieurs qualités, toutes forgées ailleurs que dans une école de commerce. Une bonne dizaine d’anciens rugbymen tiennent déjà une boulangerie du réseau, dont Sylvain Marande et Vassili Bost, passés par Montpellier, associés à Agen, Marmande et Bergerac.

  • un mental construit pour ne pas céder quand la journée tourne mal ;
  • une résistance physique qui encaisse les horaires décalés ;
  • le sens de l’effort long, hérité des préparations d’intersaison ;
  • l’habitude de fonctionner en collectif plutôt qu’en solitaire ;
  • la capacité à gérer une équipe et à répartir les rôles.

Ces qualités ne sont pas propres au rugby, mais elles y sont entretenues pendant quinze ans à raison de six séances hebdomadaires. Un sportif de haut niveau arrive avec un capital d’habitudes que peu de parcours professionnels produisent aussi tôt.

La comparaison vaut au-delà du ballon ovale. Le sport français compte d’autres trajectoires latérales de ce genre, à l’image de ce basketteur passé au sprint sur piste à un âge où l’on se range plutôt. Changer de terrain ne signifie pas repartir de zéro.

Le corps après le rugby

Un troisième ligne encaisse, sur une saison de club, plusieurs centaines de collisions à haute intensité. Le site a déjà détaillé ce qu’un simple match de reprise coûte à un organisme. Une carrière entière laisse des articulations marquées, des cervicales sollicitées et un rapport à la douleur durablement recalibré.

Le passage à la vie civile inverse pourtant le problème. L’ancien joueur perd d’un coup les quinze à vingt heures d’entraînement hebdomadaires qui structuraient sa semaine, souvent sans rien mettre à la place. L’Organisation mondiale de la santé recommande aux adultes au moins 150 minutes d’activité modérée par semaine, un seuil que beaucoup d’anciens sportifs cessent d’atteindre dans les mois qui suivent l’arrêt.

Debout douze heures par jour, le boulanger porte, se baisse, répète des gestes. Ce n’est pas de l’activité physique au sens sportif du terme, mais ce n’est pas non plus la sédentarité d’un poste de bureau. Le corps garde une raison de bouger, ce qui compte davantage, sur trente ans, qu’un pic de forme à 30 ans.

Une troisième vie qui commence à 47 ans

Le rugby professionnel s’est durci depuis 2009, et il s’organise désormais pour préserver ses cadres, comme le montre le quota de matchs imposé aux internationaux français avant le Mondial 2027. Les joueurs d’aujourd’hui sortiront de carrière avec des contrats plus lourds que ceux de la génération 2002. Ils sortiront aussi avec la même question devant eux : quoi faire des quarante années suivantes.

La réponse d’Apt tient dans un détail que Rémy Martin glisse sans y insister : il dit gagner sa croûte, et l’expression n’a jamais eu autant de sens. Une carrière internationale ne garantit aucune seconde vie, elle fournit des outils. Le reste dépend de ce qu’on accepte de recommencer en bas de l’échelle, à un âge où beaucoup n’en ont plus l’envie.

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