La Rosenblum Cup est l’épreuve reine des World Bridge Series, les championnats du monde par équipes du bridge, et elle ne se dispute que tous les quatre ans. L’édition 2026 s’est achevée à Katowice, en Pologne, et deux Français figurent dans l’équipe victorieuse : le Parisien Thomas Bessis, 42 ans, et le Mulhousien Cédric Lorenzini, 37 ans.
Le bridge n’occupe pas souvent les colonnes sportives, alors qu’il s’organise exactement comme les autres disciplines : une fédération, des clubs, un classement national, des sélections internationales. Un titre mondial y a la même valeur qu’ailleurs, il se gagne simplement autrement. Comment deux joueurs français se retrouvent-ils champions du monde au terme de huit journées d’affilée ?
Ce qui s’est joué en finale à Katowice
La finale a opposé la team Fleisher, celle des deux Français, à la team Rosenthal. Score final : 116 à 90 en faveur de Fleisher, au terme d’une partie que les vainqueurs ont menée de bout en bout sans jamais se faire rejoindre.
Le déséquilibre s’est créé très tôt. À la mi-temps, l’équipe française et ses partenaires comptaient 85 points contre 19, un écart considérable dans une discipline où les retours en fin de partie sont fréquents. Le retour adverse est bien venu, mais trop tard pour combler l’avance construite dans les premières donnes.
L’adversaire n’avait pourtant rien d’un outsider. La team Rosenthal alignait les champions d’Europe en titre, les Norvégiens Boye Brogeland et Christian Bakke, le vice-champion du monde danois Martin Schaltz, ainsi que les Américains Andrew Rosenthal, Chris Willenken et Aaron Silverstein. Battre ce plateau en finale n’est pas un accident de parcours.
Une équipe transnationale de six joueurs et trois nationalités
Le format des World Bridge Series diffère des championnats du monde entre nations : des joueurs de nationalités différentes peuvent composer une même équipe. La team Fleisher réunissait ainsi six joueurs venus de trois pays :
- Martin Fleisher et Chip Martel, les deux Américains autour desquels l’équipe s’est constituée ;
- Sjoert Brink et Bas Drijver, la paire néerlandaise, l’une des plus régulières du circuit ;
- Thomas Bessis et Cédric Lorenzini, la paire française, associée depuis plus de dix ans ;
- Jan Martel, capitaine non-joueuse, chargée des rotations et de la stratégie d’équipe.
Ce fonctionnement rapproche le bridge de haut niveau des écuries cyclistes plus que des sélections nationales. On y choisit ses coéquipiers autant qu’on les subit, et une paire française peut donc décrocher un titre mondial sans porter le maillot tricolore.
La conséquence est directe pour la lecture du résultat. Bessis et Lorenzini ne représentaient pas la France à Katowice, mais leur classement et leurs points de performance, eux, sont bien enregistrés par la fédération française. Le titre entre au palmarès du bridge français, même par une porte inhabituelle.
Huit journées de huit heures : ce que l’effort exige
Le format de la Rosenblum Cup a de quoi surprendre : huit journées de compétition, de huit heures chacune, soit soixante-quatre heures de jeu en une semaine. Sur cette durée, il faut mémoriser les cartes tombées, analyser le jeu adverse, anticiper, calculer les probabilités, communiquer avec son partenaire par le seul canal des enchères, et trancher en permanence sur la carte à jouer parmi les cinquante-deux du paquet.
Oui, c’est assez loin du bridge tel que les gens se l’imaginent. On parle d’un vrai sport cérébral.
Cédric Lorenzini, après la finale de la Rosenblum Cup, propos recueillis par L’Est Républicain, septembre 2026
L’effort a aussi une dimension physique que les joueurs ne cachent pas. Rester attentif huit heures d’affilée, assis, suppose une hygiène de vie que beaucoup de compétiteurs travaillent au même titre qu’un athlète, ne serait-ce que pour compenser les longues heures passées assis. La fatigue décide souvent des dernières donnes, celles où les écarts se creusent ou se referment.
Une saison 2026 déjà pleine pour la paire française
Katowice n’est pas un coup isolé. Quelques semaines plus tôt, aux États-Unis, Bessis et Lorenzini avaient déjà remporté la Spingold, l’une des compétitions les plus relevées du circuit mondial. Deux titres majeurs en une seule saison placent la paire dans une catégorie que peu de joueurs européens atteignent.
Les deux hommes arrivaient d’ailleurs à Katowice avec l’étiquette de favoris, après une série de victoires en tournois aux États-Unis et en Chine. Un titre mondial obtenu dans une discipline peu exposée médiatiquement suit souvent ce chemin discret, comme le sacre récent du badminton français l’a montré cet été. La reconnaissance arrive après le résultat, rarement avant.
Ce que le bridge fait travailler dans le cerveau
La Fondation Alzheimer a consacré au bridge une note détaillée le 2 juillet 2026. Elle y détaille les fonctions mobilisées à chaque partie : mémoire de travail, attention et concentration, capacités de raisonnement, prise de décision, et fonctions exécutives, celles qui servent à planifier et à adapter son comportement. Chaque décision repose sur des informations incomplètes, ce qui distingue le bridge des jeux essentiellement fondés sur le hasard.
Les chercheurs rattachent ces bénéfices à la notion de « réserve cognitive », régulièrement mise en avant par le professeur Philippe Amouyel, directeur général de la fondation. Ce capital-cerveau se construit tout au long de la vie par l’éducation, les activités professionnelles, les interactions sociales et les apprentissages, et il aide à mieux encaisser les effets du vieillissement.
Une étude publiée en 2025 a observé que les experts du bridge obtenaient de meilleures performances que des personnes du même âge sur certaines tâches de mémoire et de reconnaissance. La cohorte française PAQUID avait pour sa part relevé un risque de démence plus faible chez les pratiquants réguliers de jeux de société, sans que le lien de cause à effet soit établi.
Ces travaux appellent la prudence, et la fondation le dit sans détour : aucune activité ne prévient à elle seule la maladie d’Alzheimer. Le bridge cumule néanmoins deux ingrédients reconnus, l’exigence intellectuelle et l’interaction sociale, ce qui en fait une pratique intéressante bien au-delà du niveau international atteint par Bessis et Lorenzini.
Un jeu de 76 000 licenciés qui cherche sa relève
La Fédération française de bridge existe depuis 1933 et se présente comme une association d’éducation populaire. Elle regroupait 76 782 licenciés répartis dans 1 050 clubs sur la saison 2023-2024, animés par 29 comités, une trentaine de salariés et près de 10 000 bénévoles, d’après les chiffres publiés par la fédération sur son site officiel.
Au sommet de cette pyramide, la première série nationale représente environ 0,1 % des licenciés. Bessis et Lorenzini sortent de ce cercle très étroit, celui que la fédération alimente en développant l’enseignement du bridge auprès des scolaires et des universitaires. Le renouvellement reste la question centrale, comme dans beaucoup de disciplines où le nombre de licences a cessé de progresser.
Le 31 mars 2026, la fédération avait organisé au Palais Bourbon la deuxième édition des Assises du Bridge, consacrées à la santé publique, au bien-être et au lien social. Un titre mondial gagné six mois plus tard donne à cette démarche un écho qu’aucune table ronde ne produit seule. Reste à savoir si ce sacre déplacera l’image du jeu auprès de ceux qui n’y voient encore qu’un passe-temps de salon.
