Gaël Monfils a passé la soirée de mardi à jouer au tennis, ce qui n’a rien d’inhabituel, sauf que c’était le jour de ses 40 ans et que la scène se déroulait à New York. Le Français a battu le Paraguayen Adolfo Daniel Vallejo au premier tour de l’US Open, dans sa dix-huitième et dernière participation au tournoi américain, devant un court Louis-Armstrong plein.
Un premier tour de Grand Chelem se joue au meilleur des cinq manches, sans filet de rattrapage : une défaite et le tournoi s’arrête là. Avec un classement retombé au-delà de la 300e place mondiale, le Parisien n’était pas attendu au deuxième tour. Sa saison 2026 est celle des adieux, annoncée comme telle depuis l’automne 2025, et elle s’ajoute à une série de fins de carrière qui vide peu à peu une génération du sport français.
Le résultat de mardi soir repose donc une question simple : comment un joueur de 40 ans gagne-t-il encore trois manches d’affilée dans un tableau de Grand Chelem ?
Une victoire construite après une première manche perdue
Le début de match n’annonçait rien. Monfils a cédé la première manche 2-6, sans parvenir à peser dans l’échange, avant de renverser entièrement la rencontre. Les trois suivantes lui sont revenues 6-1, 6-2, 6-0, soit quatre jeux concédés en trois manches, avec une accélération qui n’a plus laissé de prise à son adversaire.
Le compte des coups gagnants raconte la même bascule. Le Français en a inscrit 37 sur la rencontre, d’après le compte rendu publié par l’ATP, avec la panoplie de coups sautés qui a fait sa réputation. Le public new-yorkais, qui suit le personnage depuis vingt ans, lui a chanté un joyeux anniversaire à la fin du match.
Deux semaines plus tôt, sur les mêmes courts, il avait déjà fait parler de lui autrement, en atteignant les demi-finales du double mixte disputées avec sa femme, la joueuse ukrainienne Elina Svitolina. Celle-ci était dans les tribunes mardi soir, la veille de son propre match de simple.
Un seuil d’âge que l’US Open n’avait plus franchi depuis 1992
La performance a une valeur statistique précise. Monfils devient le premier joueur de 40 ans ou plus à remporter un match à l’US Open depuis 1992. Le dernier à l’avoir fait s’appelait Jimmy Connors, lui aussi le jour de son quarantième anniversaire, un an après sa demi-finale new-yorkaise de 1991. L’Américain s’était incliné au deuxième tour dans la foulée.
Le contraste avec le reste du tableau rend le chiffre plus parlant encore. Stan Wawrinka, 41 ans, avait quitté le tournoi la veille au soir, sur ce qui restera le dernier match de Grand Chelem de sa carrière. Deux vétérans, deux jours consécutifs, deux issues opposées.
C’était vraiment très particulier, de jouer le jour de mes 40 ans. J’essaie toujours d’offrir un beau spectacle, alors continuons comme ça pour le deuxième tour.
Gaël Monfils, interview sur le court après sa victoire au premier tour de l’US Open, le 1er septembre 2026
Vingt-deux ans de circuit en quelques repères
Le palmarès de Gaël Monfils ne comporte ni titre du Grand Chelem ni Masters 1000, ce qui a longtemps servi d’argument à ses détracteurs. Il reste pourtant l’un des plus fournis du tennis français moderne, et sa lecture chiffrée éclaire ce qui s’est joué mardi soir.
- 13 titres sur le circuit ATP, dont trois en catégorie 500 ;
- une sixième place mondiale atteinte en 2016, son meilleur classement ;
- deux demi-finales de Grand Chelem, à Roland-Garros en 2008 puis à l’US Open en 2016 ;
- au moins une finale disputée chaque saison pendant dix-neuf années consécutives, de 2005 à 2023 ;
- un titre à Auckland en janvier 2025, à 38 ans et 4 mois, qui a fait de lui le champion le plus âgé depuis la création du circuit ATP en 1990.
À cette liste s’ajoute désormais une ligne peu commentée mais parlante : vingt-deux saisons consécutives avec au moins une victoire en Grand Chelem, un total qu’il partage avec Novak Djokovic et Roger Federer. Le tennis récompense rarement la seule régularité, et celle-ci se mesure en décennies.
Tenir vingt-deux saisons relève surtout de l’entretien
La longévité d’un joueur professionnel se construit loin des courts, dans le volume de travail invisible qui précède chaque saison. Monfils a expliqué à plusieurs reprises avoir revu son organisation pour compenser la récupération plus lente, en réduisant le nombre de tournois joués dans la saison et en allongeant les blocs de préparation physique.
Ce que la démarche a de transposable dépasse largement le circuit professionnel. L’Organisation mondiale de la santé recommande au moins 150 minutes d’activité d’endurance modérée par semaine pour un adulte, complétées par deux séances de renforcement musculaire, et c’est précisément ce second volet que les pratiquants amateurs négligent le plus souvent en avançant en âge.
La comparaison a ses limites, un joueur de haut niveau ne s’entraînant pas comme un joueur de club. Elle rappelle malgré tout que la capacité à durer se travaille, et qu’elle protège autant les articulations qu’elle prolonge le plaisir de jouer.
Learner Tien, vingt ans, en travers de la route
Le deuxième tour promet un écart d’âge rarement vu à ce niveau. Monfils y retrouvera l’Américain Learner Tien, quatorzième tête de série et âgé de vingt ans, soit exactement la moitié de son âge. Le jeune joueur avait remporté les Next Gen ATP Finals la saison précédente.
Les deux hommes se sont déjà croisés une fois, début août à Montréal, et le Français s’était incliné en trois manches. Tien lui avait ensuite demandé un autographe, image qui résume assez bien la place occupée par le Parisien dans le vestiaire.
Ce qui se joue encore avant la dernière balle
Le tournoi court jusqu’au 13 septembre, et la marge de Monfils reste mince. La question n’est pourtant plus tout à fait sportive : chaque match gagné repousse une date déjà fixée, et transforme un tableau de Grand Chelem en compte à rebours public.
Le tennis français vit ce moment en série. Après un premier tour qui a coûté cher au contingent tricolore, le doyen du groupe est devenu l’une des rares raisons de regarder Flushing Meadows la nuit. Le sport français a connu la même séquence cet été avec la révérence d’un autre visage familier des Jeux, et ces sorties de scène finissent par redessiner ce que le public reconnaît quand il allume sa télévision.
Reste à savoir ce que devient une carrière quand elle n’a plus rien à prouver au classement. L’invitation obtenue début août, celle qui a rendu ce dernier tournoi possible, n’était due à personne : elle a été accordée par la fédération française au titre d’un accord de réciprocité. Ce que Monfils en fait depuis mardi soir dépasse le cadre d’un premier tour gagné.
